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Full text of "Archive Moyen-Age"

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LE ROMAN DE SILENCE 


Roman de Heldris de Cornouailles 
xm e siècle, en vers octosyllabiques 


Traduit de Tancien français, présenté et annoté par Florence Bouchet, 
maître de conférences à F université de Toulouse-Le Mirait 




INTRODUCTION 


Le titre que se donne l’auteur du Roman de Silence : « maistre Heldris 
de Cornouailles », nous renvoie davantage à un univers littéraire qu’à une 
réalité vécue. En effet, nous ne savons rien de cet auteur de la seconde 
moitié du xm c siècle, sinon qu’il fut peut-être un clerc établi dans le nord 
de la France, aux confins du Hainaut. En revanche, son nom joue avec 
l’imaginaire arthurien : il n’est que de penser au duc de Cornouailles qui 
fut l’époux malheureux de la mère d’Arthur, ou aux célèbres amants de 
Cornouailles, Tristan et Iseut... Heldris confirme sa connivence avec cette 
terre de légendes en consacrant précisément son roman aux aventures de 
Cador, héritier du comté de Cornouailles, puis de sa fille, Silence. 

L’histoire de ces nouveaux héros cornouaillais nous a été léguée par un 
seul manuscrit (Nottingham Mi.LM.6, f s 188-223), en fait une anthologie 
rassemblant des textes très divers. Orl ’on pourrait avancer que Le Roman 
de Silence est lui-même une œuvre anthologique combinant le ton et les 
motifs de ces textes avec lesquels il voisine : si l’inspiration arthurienne 
y est dominante, il est également possible d’y reconnaître des emprunts à 
la chanson de geste, aux romans antiques, ou des situations scabreuses 
dignes des fabliaux. Ce brassage des genres, assez typique de l’évolution 
du style romanesque à partir de la fin du xm c siècle, conditionne en partie 
la richesse du Roman de Silence, richesse qu’atteste la variété des lectures 
qu’il a suscitées auprès des critiques depuis sa publication en 1972. Outre 
les analyses intertextuelles attendues, certaines situations mises en scène 
par le romancier ont trouvé un écho favorable du côté des champs alors 
en plein essor des sciences humaines, voire de types de pensée à la mode. 
Lecture féministe : Silence, en butte à un décret interdisant aux femmes 
d’hériter, doit se déguiser en homme pour préserver les biens de ses 
parents ; elle surpasse alors les autres hommes. Lecture anthropologique : 
Silence invite à une réflexion sur l’inné et l’acquis en réussissant à 
devenir un jongleur et un chevalier accomplis avant de retrouver sa place 



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LE ROMAN DE SILENCE 


de femme dans la société. Lecture linguistique : les prénoms des person¬ 
nages, à commencer par Silence, suggèrent la difficulté de l’émergence 
d’une parole, le secret — l’incognito de Silence — étant par ailleurs, et 
jusqu’à un certain point, condition du succès des entreprises de l’héroï¬ 
ne Le roman devient le lieu d’une réflexion sur le langage et même une 
métaphore des pouvoirs de la création. 

Modernité du Roman de Silence ? Sans doute, à condition de ne pas 
négliger, au départ, le jeu avec les ressources de la fiction auquel se livre 
Heldris. « Toute identification avec des personnages historiques ou litté¬ 
raires, passés ou présents, serait purement fortuite », semble-t-il nous 
dire : pas plus que l’intrigue n’est superposable à quelque épisode de 
l’histoire des Cornouailles (britannique ou continentale), les personnages 
ne sont réductibles à leurs homonymes présents dans d’autres œuvres 
médiévales. L’auteur explore plutôt, à travers les nombreuses péripéties 
de l’intrigue, les possibilités du roman d’aventures. D’où la surabondance 
des thèmes littéraires et folkloriques ici réinvestis : le combat contre le 
dragon, le déguisement (plusieurs héros médiévaux endossent l’identité 
du jongleur) et le travestissement, la substitution de messages, les 
marques de naissance, le motif de la femme de Putiphar, le mariage du 
roi et de la princesse héroïne... Cette surabondance n’est d’ailleurs pas 
exploitée jusqu’au bout : Silence, en épousant le roi d’Angleterre, entre 
dans une relation incestueuse (elle est la fille de son neveu) qui reste inex¬ 
primée. L’auteur semble finalement lui-même pris aux séductions de son 
propos. Bien qu’enclin à des jugements misogynes, il trace à son héroïne 
un destin exceptionnel ; et son moralisme revêche ne le dissuade nulle¬ 
ment d’accumuler des aventures plus ou moins frivoles 1 2 . 

C’est que l’intrigue est elle-même placée sous le signe de l’ambiguïté. 
Ambiguïté du langage : nous y reviendrons. Ambiguïté des apparences : 
Silence est autre qu’elle ne paraît, tout comme la nonne qui accompagne 
la reine Eufème; Merlin possède le don de métamorphose. Eufème, 
d’abord présentée, lors de son mariage avec le roi Ébain, comme la plus 
belle des femmes, est finalement condamnée sans ménagements. Le sage 
comte de Chester finit par se révolter contre son roi. L’ambiguïté autorise 
également le débat entre Nature et Culture (« Norreture ») qui sous-tend 
toute l’histoire. La question, à la mode au xm e siècle, est controversée. 
Témoins, de nombreux proverbes qui énoncent tantôt la primauté de 
Nature, tantôt celle de Culture 3 . Un célèbre contemporain d’Heldris de 
Cornouailles approfondit cette question : dans sa continuation du Roman 


1. À ce titre, Silence, fille d’Eufémie, peut être considérée comme la cousine romanesque de 
saint Alexis, fils d’Euphémien, et dont la vie édifiante fit l’objet d’un récit français au milieu du 
xi c siècle. Le saint comme l’héroïne taisent à dessein leur origine. 

2. Nous avons délimité les grandes séquences narratives de l’intrigue afin d’en faciliter la 
lecture. 

3. Cf. J. Morawski, Proverbes français antérieurs au XV e siècle , Paris, Champion, 1925 
[n os 1273, 1327, 1328, 1399]. 



INTRODUCTION 


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de la Rose , Jean de Meung démultiplie le concept de culture, qui entre en 
contradiction avec celui de nature sous trois dénominations différentes, 
« norreture », « art », « loi 1 ». Heldris ne s’embarrasse pas de tels raffine¬ 
ments et tranche en faveur de la réponse la plus communément admise : 
Nature surpasse Culture et, bien qu’incarnant dans ses habits masculins 
un prodige d’éducation, Silence devra finir par assumer son sexe vérita¬ 
ble. Mais par-delà les aléas de l’intrigue, cette victoire de Nature est liée 
à celle de l’écrivain, dont Nature est une figure allégorique. Le passage 
où Nature façonne le corps de Silence est à cet égard particulièrement 
révélateur (v. 1805-1957). Décidée à créer son « œuvre » majeure, Nature 
se saisit, comme le romancier, d’une « matière ». Comme Chrétien de 
Troyes dans le prologue du Chevalier de la Charrette , elle va mettre toute 
son « ententiôn », son application à cette entreprise. À l’instar des arts 
poétiques contemporains prescrivant l’ordonnance des descriptions de 
personnes, elle commence par élaborer la tête et termine par les orteils. 
Sur le visage de Silence, elle « écrit » (c’est le verbe qu’emploie Heldris) 
les oreilles et la bouche, c’est-à-dire les organes capables d’émettre ou de 
percevoir la parole. Et voilà une figure « bien retraite », bien racontée. 

Une telle attitude est bien, là encore, dans l’esprit du temps. Jean de 
Meung — encore lui — affirme hautement le mérite de l’« escrivain » — 
ce serait la première attestation du mot en son sens moderne — dont l’art 
est ardu et délicat 2 . Comme l’a magistralement montré M. Zink 3 , le 
xm e siècle a vu s’affirmer une conscience littéraire qui s’est traduite par 
une présence renforcée de l’auteur dans son œuvre : le romancier, notam¬ 
ment, revendique son droit à l’originalité et n’hésite pas à se situer par 
rapport à ses prédécesseurs. De fait, le narrateur du Roman de Silence 
fait fréquemment irruption dans son récit, à la faveur de prolepses ou de 
digressions moralisantes, en soulignant ses jeux de mots ou en affichant 
sa rivalité avec ses confrères en écriture, notamment Chrétien de Troyes, 
dont il semble bien connaître Le Conte du Graal et Cligès. 

Heldris explore donc goulûment les possibles romanesques, non seule¬ 
ment sur le plan de l’intrigue, mais aussi sur celui de l’expression. En 
multipliant les jeux de mots, il souligne l’intransitivité de la langue 
romane, désormais promue au statut de langue littéraire. Or ces jeux de 
mots entretiennent pour la plupart un rapport étroit avec la question cen¬ 
trale du roman, celle de l’identité sexuelle. Contrairement au latin, l’an¬ 
cien français élude certaines marques de genre : le nom de Silence 
subsume l’opposition entre Silencia et Silencius. L’ancienne langue dis¬ 
pense également souvent d’exprimer le pronom sujet, tandis que la forme 


1. Cf. Le Roman de la Rose , éd. D. Poirion, Paris, Garnier-Flammarion, 1974, v. 14038, 16005- 
16034, 13876. Mais l’« art » n’englobe pas l’écriture, qui se range donc implicitement du côté de 
Nature (cf. ibid., v. 19561-19564). 

2. Cf. Le Roman de la Rose, éd. cit., v. 15180-15187. 

3. La Subjectivité littéraire , Paris, PUF, 1985. 



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picarde du pronom féminin objet, le , s’identifie à celle du pronom mascu¬ 
lin. On l’aura compris, cette langue qui voile et dévoile d’un même mou¬ 
vement la vérité motive le plaisir du lecteur... et l’embarras du 
traducteur ! Le français moderne ne jouit pas de cette même liberté et il 
a fallu faire des choix, au risque de paraître engager le texte dans une 
interprétation univoque. Silence sera donc désignée comme un être mas¬ 
culin tant que son travestissement n’est pas percé à jour — son père fait 
de même dans le roman. Par ailleurs, l’ancien français affectionne les pré¬ 
sents de narration et n’hésite pas à mêler présent et temps du passé dans 
une même phrase. Dans la mesure du possible, nous avons voulu conser¬ 
ver ce relief particulier du récit médiéval mais il a tout de même été néces¬ 
saire de rétablir les conventions modernes de la concordance des temps 
dans la phrase et de supprimer certains présents de narration quand ils ne 
correspondaient pas à une nette volonté de visualisation de la scène. 
Heldris n’est pas non plus toujours à son aise dans le maniement de l’oc¬ 
tosyllabe et il cède alors à des rimes faciles ou à une syntaxe contournée 
qui alourdissent certains passages. Précisons pour finir que notre traduc¬ 
tion, qui suit l’édition de L. Thorpe, prend en considération les correc¬ 
tions proposées par F. Lecoy dans son compte rendu de cette édition. 
Certaines leçons demeurent néanmoins douteuses. Quelques brèves 
lacunes d’un ou deux vers dans le manuscrit seront signalées entre cro¬ 
chets. Mais si l’énigme est l’aiguillon du désir, Le Roman de Silence 
comblera sans nul doute son lecteur... 


BIBLIOGRAPHIE 


Édition : 

Le Roman de Silence. A Thirteenth Arthurian Verse-Romance by Heldris de Cor- 
nitdl/e, éd. par L. Thorpe, Cambridge, Heffer & Sons, 1972. 

Compte rendu de F. Lecoy dans Romania , 99 (1978), p. 109-125. 

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Bien dire et bien aprandre, 13 (1996), p. 145-157. 

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ne », Romance Notes , 25 (1985), p. 328-340. 

FFORENCE BOUCHET 





Prologue 
(v. 1-106) 

aître Heldris de Cornouailles a écrit ces vers entièrement 
dans les règles. En exorde à ses trouvailles poétiques, il 
adresse une demande, un ordre aux propriétaires de son 
œuvre : que celui qui possédera ces vers les brûle plutôt que 
de les dispenser à un public qui, lorsqu’il entend un bon 
conte, comprend mal sa signification ! Heldris ne veut pas que ces vers 
soient divulgués parmi des gens qui prisent moins l’honneur que l’argent, 
ni parmi des gens qui veulent entendre tout le conte sans se soucier d’en 
donner une récompense suffisante pour qu’on en puisse profiter ! Un 
clerc aurait beau rester longtemps à l’étude pour trouver des rimes et faire 
des vers, notre siècle est si mauvais qu’il aurait trouvé ses rimes avant de 
dénicher — à l’exception d’un sol princier — un endroit où il soit suscep¬ 
tible de recevoir assez d’argent pour prix de sa peine et d’une semaine de 
travail. Voulez-vous savoir comment on reconnaît les avares ? Servez-les 
bien, comme votre père. Vous serez les bienvenus, bons ménestrels, et 
bien reçus. Mais lorsque viendra le moment de réclamer vos gages, savez- 
vous ce que vous obtiendrez ? On vous fera grise mine et grimaces, car 
telle est l’habitude de ces gens-là. Misérables, maudits avares ! Notre vie 
sur terre n’est certes que passagère ; vous achevez de l’attrister quand, de 
nos jours, par votre faute, on ne peut plus rire ni s’amuser. Malheureux ! 
à force d’amasser des biens, vous appauvrissez votre vie. Je me suis mal 
exprimé : ce n’est pas une vie que celle des avares, car ils sont fin soûls, 
ivres d’Avarice — leur maîtresse, leur nourrice ! —, en sorte que l’hon¬ 
neur leur est chose trop étrangère pour en posséder un tant soit peu. Au 
lieu de se montrer généreux, de participer à des joutes et à des tournois, 
de faire honneur à la femme dont on porte les manches et de se livrer à 
l’amour, ils entassent du fumier ! En effet, à quoi bon amasser de l’argent, 
quand il n’en sort ni honneur ni bien ? Assurément, cela vaut beaucoup 
moins que du fumier ! Au moins le fumier engraisse-t-il la terre, tandis 










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LE ROMAN DE SILENCE 


que l’argent qu’on tient caché corrompt celui qui l’amasse. Un avare 
possède-t-il mille marcs 1 bien entassés ? Il estime que ce n’est rien, et 
pourtant il craint de les perdre ! Or l’homme qui vit dans la crainte n’est 
pas à son aise ; il ne connaît que chagrin et inconfort. L’argent rend 
l’homme paresseux, le fait s’inquiéter en pure perte. Un tel homme ne fait 
que perdre sa dignité. Il ne croit pas même sa femme. Il refuse qu’elle le 
serve, car s’il venait à manquer une maille 2 , les mille marcs pour lesquels 
il a veillé seraient dépareillés ! Je ne sais que dire des détestables gens par 
qui notre époque est grugée : c’est de honte qu’ils ont, de nos jours, 
entouré leur domaine. Inutile d’ajouter à cela des explications : je parle 
sans détours ! 

Vous le savez déjà fort bien vous-mêmes : de nos jours, la flatterie est 
bien en cour, on l’aime, on lui fait bon accueil. Un désir impérieux m’as¬ 
saille et m’étreint dans ce prologue de mon poème. Quelle pitié que les 
gens s’avilissent malgré eux ! J’éprouve le besoin d’exprimer un peu mes 
griefs, afin de me tourner ensuite vers de nobles pensées. Je veux sans 
tarder me soulager, en sorte que, lorsque viendra le moment de raconter 
mon conte, plus rien de préjudiciable à mon œuvre ne pèse sur mon esprit ! 
Voici donc mon sentiment : malheur à ceux qui, les premiers, ont forgé 
ces coffres-forts qui dégradent je ne sais combien de rois, de comtes et de 
chevaliers ! Hou, avares ! Hou ! Vous êtes trompés par votre propre avari¬ 
ce ! Renoncez-y, reniez-la, sinon je vous retire ma confiance ! Le froment 
vaut mieux que l’ivraie, la rose mieux que la marguerite, l’autour mieux 
que le faucon mué, le faucon mieux que la buse, le bon vin mieux que l’eau 
croupie, le butor mieux que la pie... De même, une honnête pauvreté vaut 
mieux que mille marcs sans joie ni fête ; mieux vaut être généreux et libre 
dans ses désirs qu’être avare et roi de France ! Ou bien encore : mieux vaut 
l’honneur que la honte. À présent, je vais me lancer dans mon conte et 
mettre un terme à mon prologue car vif est le désir qui m’anime de mettre 
en branle mes rimes et d’abandonner querelle et reproches. 


I. La guerre entre l'Angleterre et la Norvège 

(v. 107-276) 


r 

Il y eut jadis un roi d’Angleterre qui s’appelait Ebain. Il maintenait en 
bonne paix ses terres. À part le roi Arthur, nul dans le royaume d’Angle¬ 
terre n’égalait son courage. Ses ordres n’étaient pas pris à la légère, car 
quiconque dans le royaume, de Winchester à Durham, aurait osé enfrein- 


1. Le marc est une mesure de poids pour les métaux précieux (245 g environ) qui sert d’unité 
monétaire. 

2. La maille est une monnaie de très petite valeur (un demi-denier). 



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dre son commandement, il l’aurait fait jeter en prison, en telle sorte que, 
à tort ou à raison, il n’en serait ressorti que mort. Il administrait la justice, 
son peuple n’était pas perfide. Il entretenait les chevaliers et ceux qui 
aspiraient à le devenir, non par de vaines paroles, mais par des dons. Tou¬ 
jours il se plut à les combler de dons en récompense de leurs services. Il 
ne se lassait pas de ses bienfaits : il honorait et favorisait ses gens selon 
leur valeur, leur offrait bien volontiers de ses biens. Il convient effective¬ 
ment à tout noble personnage d’octroyer des richesses et de se garder d’en 
retirer à quiconque — à condition de donner avec joie, car celui qui donne 
de mauvais gré n’y éprouve pas de plaisir, mais perd le bénéfice de son 
don et, de surcroît, sa réputation et sa renommée : il ferait alors mieux de 
s’abstenir. Mais un noble véritable ne s’expose pas à ce reproche. Et le 
roi Ebain, qui tenait les Anglais sous sa coupe, se comportait en parfait 
gentilhomme. Il éleva tous ses amis à de grands honneurs et, lorsqu’un 
besoin pressant s’en fit sentir, ils le tirèrent fort bien d’embarras. 

Le roi Beghe, qui régnait sur la terre de Norvège, eut l’occasion de le 
constater. Pour un piètre motif, une longue guerre avait éclaté entre lui et 
le roi d’Angleterre 1 . Depuis lors, mainte maison fut brûlée, mainte ville 
livrée aux flammes, de nombreuses personnes amputées, qui d’un pied, 
qui de la hanche, et tant de malheureux dont la contrée était incendiée 
furent dispersés que je ne saurais vous en dire la moitié. Le fléau se déve¬ 
loppa tant que la Norvège fut presque ravagée, en proie à la famine et au 
découragement. Le menu peuple était décimé et le reste de la population 
sur le point d’être tué lorsque, devant une telle fureur, l’élite de la 
noblesse de Norvège décida de marier Ébain à la fille du roi Beghe. Celle- 
ci avait nom Eufème ; le monde ne renfermait pas déplus beau joyau. Les 
sages chevaliers firent part de leur avis au roi qui leur répondit : 

« Seigneurs, par Dieu, je suivrai votre conseil et lui donnerai ma fille ; 
et je lui demanderai, en guise d’accord et d’alliance, de promettre la paix 
par ces fiançailles. » 

r 

Le roi Beghe fait alors savoir à Ebain que, s’il le désire, il peut obtenir 
sa fille pour mettre fin à la guerre et rétablir la paix sur les terres. Quand 
Ebain l’entend, il s’en réjouit et répond avec sagesse aux messagers : 

« Voici que j’ai beaucoup guerroyé et bien employé ma peine, si je 
peux ainsi trouver une épouse. Rien au monde n’est plus précieux ni plus 
aimable, et je ne désire rien tant que de dormir, conformément aux usages 
de l’Eglise, avec cette femme que j’aime depuis longtemps. » 

Ses hommes ajoutent : 

« Que Dieu vous accorde de l’avoir dès à présent en votre pouvoir, car 
c’est une très noble jeune fille. 


1. Une guerre entre l’Angleterre et la Norvège intervient déjà dans YHistoria Regum Britun- 
niae de Geoffroy de Monmouth (xn c s.). Heldris, en renouvelant des situations narratives attestées 
antérieurement, donne de la vraisemblance à ses propres inventions. 



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— En vérité, dit Ébain, je ne demande rien d’autre au monde. » 

Le roi n’a pas perdu de temps. Il a chargé ses messagers de sa lettre de 
réponse. Il envoie chercher deux archevêques, ainsi que tout son clergé et 
ses évêques ; il convoque des barons, des comtes palatins ', car il n’aura 
de cesse qu’il n’épouse la jeune fille dont il vient d’entendre parler. Il fait 
préparer ses navires, dresser les mâts, carguer voiles et vergues ; il y fait 
charger tout le nécessaire pour traverser la mer, pour que, lorsque y pren¬ 
dront place ceux qu’il a mandés, ils y trouvent la nourriture déjà prête. 
Ces derniers arrivent alors, conformément aux ordres du roi. Et quand ils 
furent tous réunis, le roi leur communique son intention de prendre la 
Norvégienne pour femme. Nul n’y trouve à redire : tous pensent y gagner 
une vie bien plus douce et se reposer de la guerre. Aussi disent-ils : 

« Seigneur, d’ici quinze jours, nous saurons si le mariage est conclu. 

— Merci, répond le roi ; vous en tirerez grand profit. Préparez-vous 
donc immédiatement car vous entamerez votre voyage tôt demain matin. 
Prenez toutes vos dispositions d’ici là. 

— Volontiers », répliquent-ils. 

Au petit matin, deux archevêques, accompagnés de quatre évêques, 
deux ducs et quatre comtes, montent sur les bateaux. A quoi bon, sei¬ 
gneurs, allonger le conte ? Les marins s’élancent sur la mer et ne font pas 
semblant de se hâter. Ils font si bien qu’ils parviennent en Norvège. Le 
roi Beghe vint à leur rencontre au port et leur confia sa fille Eufème, sans 
s’attarder davantage. Ils prirent la fille du Norvégien, ainsi que plusieurs 
chevaux noirs, des ours, des autours et des lions. Je ne sais quoi vous dire 
de plus. Le vent tourne, ils s’en retournent sans séjourner plus longtemps. 
Ils accostent en Angleterre. Le roi Ébain — nul blâme à cela ! — est venu 
à la rencontre de son amie. Quand il la voit, il la salue courtoisement. Elle 
lui rend très élégamment son salut, au grand plaisir du roi. Il s’attarde à 
l’embrasser, puis la laisse prendre ses aises, car elle avait un peu mal au 
cœur à cause de la fatigue et de la mer. 

Trois jours après, il l’épousa, car il l’avait vivement désirée. Les noces 
furent grandes et magnifiques, il y eut toutes sortes de bons plats. J’ignore 
le prix que cela coûta, car il y avait de tout en plus grande quantité qu’on 
ne pourrait l’imaginer. Les noces durèrent douze mois, conformément à 
la coutume de ce temps-là. Lajoie était alors parfaite. Mais les avares — 
Dieu les maudisse — ont gâté la coutume. Une grande colère me prend 
et m’enflamme de ce qu’ils l’ont changée et transformée. Ah ! Mort à la 
race infâme par qui l’honneur est abaissé et élevés ceux qui l’ont aban¬ 
donné ! S’ils vivent, que ce soit pour peu de temps, et que le diable les 
poursuive ! Ils vivent pourtant, malgré leurs détestables habitudes, et plus 
ils en ont, plus ils en veulent. Assurément, j’en éprouve un très grand 


1. Les comtes palatins (c’est-à-dire du palais royal) sont ici des dignitaires faisant partie de la 
cour du roi. 



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dépit ! Ils sont comparables à l’araignée, qui trame avec soin son ouvrage 
et s’y installe de telle sorte qu’on ne l’aperçoit pas au milieu de la toile 
qu’elle a ourdie ; ainsi ces ordures insensées prennent à leur piège clercs 
et laïcs, comtes et ducs, et autres fous et nigauds. Qui s’en soucie ? Il y 
aurait trop à en dire ; je préfère revenir à mon sujet. 


II. Le duel maudit 
(v. 277-336) 


Les fastes de la fête en Angleterre duraient encore lorsque arriva un 
comte qui avait deux filles jumelles. Deux comtes épousèrent les jeunes 
filles. Chacun prétendait avoir épousé l’aînée ; cependant l’un d’eux avait 
bien la cadette. Une querelle s’ensuivit pour l’héritage, car chacun voulait 
avoir le domaine. L’un proposa de le partager en deux moitiés. L’autre 
répliqua qu’il se battrait et qu’il faudrait le tuer ou l’acculer à la défaite 
avant qu’il ne recule d’un pas. À quoi bon ? Leur dispute s’envenima tant 
qu’ils prirent date pour un duel judiciaire. L’arbitrage des gens du pays, 
du roi et de ses barons dont c’était la patrie en fixa le jour et le lieu : la 
querelle serait vidée à Chester. Les deux parties respectèrent la date 
convenue et se présentèrent au rendez-vous. Le roi et les barons tentèrent 
de s’entremettre, se mirent en peine pour les réconcilier. Mais eux se cam¬ 
pèrent face à face, sans prêter la moindre attention à leurs efforts. Et tous 
deux récoltèrent de telles blessures dans ce combat déraisonnable qu’ils 
moururent dans la fleur de l’âge, sans regret de part ni d’autre. Si vous 
aviez vu la violente douleur qui en résulta ! Certains, émus par la mort 
des comtes, pensèrent perdre la raison et se tuer. Alors le roi Ebain entra 
dans une grande colère. 

« Hélas ! Hélas ! fit-il, je vous en prie ! Que de douleur pour deux 
jeunes orphelines ! J’y ai perdu deux vaillants hommes, à mon très grand 
désespoir ; mais, foi que je dois à saint Pierre, plus jamais femme n’héri¬ 
tera dans le royaume d’Angleterre tant que je régnerai dessus. Telle sera 
la vengeance de notre présente affliction. » 

A toute l’assemblée, il fit jurer de respecter sa décision, pour garantir 
le serment. Certains s’y prêtèrent de mauvaise grâce, et la plupart, pour 
qui c’était une bagatelle, bien gaiement — mais celui qui n’a qu’une fille 
et de vastes terres à léguer, croyez-vous qu’il n’ait pas raison de s’indi¬ 
gner ? Le roi fit enterrer les morts, couchés dans deux cercueils scellés. 
Sur leur tombe, il fit inscrire : « La convoitise ôte sa liberté à plus d’un, 
et quand elle le tenaille davantage, elle le fait même courir à sa mort. » 
Le roi ne voulut rester plus longtemps. Que les vivants laissent les morts 
en paix, puisqu’ils ne peuvent leur apporter d’autre réconfort. Chacun 
rentra chez soi. 



472 


LE ROMAN DE SILENCE 


III .Le combat contre le dragon 
(v. 337-574) 


Le roi Ébain quitta Chester et se dirigea vers Winchester. C’était à 
l’époque un simple château fort ; à présent, depuis longtemps déjà, on 
en a fait une ville. Là séjournait la reine, entourée de nombreuses nobles 
demoiselles. Le roi fait route à vive allure. Entendez la merveilleuse aven- 

r 

ture ! Alors qu’Ebain et ses hommes traversaient le bois, un gros, un 
énorme dragon arrive sur eux en sifflant. Une partie des hommes poursui¬ 
vent leur route en plaisantant, si bien que le monstre se précipite sur la 
troupe, les frappe avec sa queue et s’empare d’eux. Sa gueule crache du 
venin, il meurtrit et tue tout ce qu’il atteint. Le dragon vole en tourbillon¬ 
nant autour de la troupe ; nul ne peut lui échapper si Dieu, son Créateur, 
ne le protège. Le roi Ébain est en grand trouble. Le dragon vole tout 
autour d’eux et, après avoir fini de tournoyer, il lance par les narines du 
feu qui brûle l’échine des chevaux. Après le feu, il jette de la fumée qui 
brouille leur vue et les aveugle. Le roi Ébain est alors plongé dans l’an¬ 
goisse. Le dragon tue trente de ses hommes. Le roi se retire vers un sentier 
en amont du bois, sous le vent, pour échapper aux flammes qui les pour¬ 
suivent. Les autres le suivent rapidement, tandis que le dragon reste sur 
place. Il mange les morts, en dévore six. Le roi Ébain, lui, se lamente et 
pleure. 

Les trente survivants sont tapis dans le bois, tandis que le roi réprime 
sa douleur. Il demande à ses hommes : 

« Qu’allons-nous faire ? Si les choses en restent là, nous serons honnis 
d’avoir fui ainsi. Mais s’il se trouve parmi mes hommes quelqu’un qui 
ose attaquer le dragon et parvienne à le vaincre et l’abattre, pour un tel 
mérite je lui donnerai un comté et le laisserai choisir une épouse dans 
mon royaume ; celle qui lui plaira le plus, qu’il la prenne, pourvu qu’elle 
n’ait pas déjà été réclamée en mariage. » 

Nul n’ose dire un mot, malgré toutes ses promesses et ses belles paro¬ 
les ; personne n’ose se vanter d’aller affronter le dragon. Dans la troupe 
du roi se trouvait un jeune homme, Cador, courageux et très sage. C’était 
le plus vaillant de tous, le plus apprécié et le plus preux. Il aimait une 
jeune fille qui était entrée au service de la reine. C’était la fille de Renaud 
de Cornouailles, aucune femme dans le royaume ne la valait. Le comte 
n’avait pas d’autre enfant. Sa beauté était l’ornement de ses terres car il 
n’existait pas de plus belle femme au monde, et on l’appelait Eufémie. 
Elle connaissait très bien les sept arts 1 et éprouvait un vif amour pour 

1. Les sept arts libéraux constituent les principales matières du cursus universitaire. À partir du 
milieu du xn c siècle, on prend l’habitude de distinguer le trivium (grammaire, rhétorique, dialecti¬ 
que) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie). 



LE ROMAN DE SILENCE 


473 


Cador. Lui l’aimait et n’osait le lui dire ; au contraire, il cachait si bien 
son amour que nul ne se rendait compte de son état. Cador endurait ainsi 
un vif tourment. Le feu qui couve dans un bois est plus destructeur que les 
flammes découvertes. L’amour agit pareillement : caché, il fait davantage 
souffrir que public. L’amour ôte à présent toute crainte à Cador, qui 
décide de tenter sa chance. Très discrètement, il quitte le roi et disparaît 
rapidement dans le bois. Son meilleur écuyer l’accompagne avec son 
cheval ; nul autre, hormis Dieu, ne doit connaître son entreprise. Dans la 
forêt, il met pied à terre et fait apporter ses armes, indispensables en une 
telle occasion. Il s’arme entièrement et rassemble ses forces car il veut 
attaquer le dragon sans perdre de temps à cet endroit. Il se met à prier 
Dieu 1 : « O seigneur Dieu, Toi qui créas l’homme, ce pécheur qui mangea 
la pomme, Toi qui fis annoncer Ton saint avènement par des anges ; Toi 
qui T’installas dans la Vierge et pris en elle nature humaine ; pour nous, 
cher Seigneur, Tu T’abaissas ; Tu quittas la Vierge pure comme avant et 
fus ensuite circoncis, selon la coutume que pratiquent encore aujourd’hui 
les Juifs ; et Tu fus baptisé dans le fleuve du Jourdain, où le chrême du 
Ciel fut envoyé selon Ta volonté ; puis Tu fus présenté au Temple, Tu 
jeûnas pour nos péchés, car l’Ennemi nous avait corrompus ; Tu fus igno¬ 
blement tourmenté par les Juifs et mis à mort sur la croix, conformément 
aux Ecritures : Tu as choisi la mort pour nous racheter de la damnation. 
Cela, prendre chair, mourir puis ressusciter, un ange n’a pas la liberté de 
le faire ; et si un ange, très cher Seigneur, avait pour nous souffert le 
martyre sur la croix — mais je sais bien que ce ne peut être le cas —, il 
serait maintenant notre maître et voudrait exercer sur nous son pouvoir et 
sa tutelle. Or Tu avais dit que l’homme serait glorifié à l’égal du plus haut 
de Tes anges, qu’il serait pair des archanges, et que les hommes et les 
anges tous ensemble T’honoreraient comme leur Dieu. C’est pourquoi il 
Te fallut nous racheter, mourir puis ressusciter : nul ne peut le faire sinon 
Toi. Que Ta puissance m’habite aujourd’hui ! Tout ceci, Tu l’as accompli 
sans crainte. De la même manière, sois mon garant, Seigneur, et viens- 
moi en aide contre cette bête féroce ! Que ce signe de croix m’investisse 
de la puissance divine ! Ce n’est pas là une croyance juive ! » 

Il saute sur son cheval, armé de pied en cap, assujettit son boucher à 
son bras. Après avoir ceint son épée acérée, pris son javelot, il s’écrie : 
« Dieu soit avec moi ! » Le cheval s’élance parmi les chênes ; Cador lui 
a raccourci les rênes. Il s’approche du dragon sans aucun bruit, sans s’en 
faire entendre, car il ne veut pas l’attaquer avant de l’avoir vu soûlé par 
le sang. Il s’aperçoit que le dragon est déjà tellement repu de ces morts à 
moitié consumés qu’il commence à avoir du mal à boire leur sang et à 


1. Motif de la prière dite «du plus grand péril » (Jean Frappier), emprunté à la chanson de 
geste, et qui résume les articles majeurs de la foi, de la Création à la Résurrection. On peut compa¬ 
rer la prière de Cador à celle de Guillaume se préparant à affronter le géant sarrasin Corsolt dans 
le Couronnement de Louis (éd. E. Langlois, Paris, Champion, 1966, v. 695-789). 



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LE ROMAN DE SILENCE 


dévorer leur chair. Avant d’être repéré, Cador l’a frappé de son javelot, 
lui entaillant une joue. Le dragon vient assaillir Cador. Il frappe sa 
monture avec une telle violence qu’il l’éventre. Le cheval s’abat sur le 
dragon, manque de l’écraser. Quant à Cador, il se relève et se tire de 
danger dans le même temps. Ayant dégainé son épée, il se rue sur le 
dragon, lui tranche l’échine de part en part. 

Le dragon se roule dans son sang, hurle et rugit. Voilà que le roi, l’en¬ 
tendant, demande d’un air affable : 

« Mais où est donc l’aimable Cador ? Quelqu’un le sait-il ? Pas vous, 
personne ? Sainte Marie ! Comme mon armée est aujourd’hui accablée ! 
Comme la voilà mal en point ! Hélas ! Quelle atroce journée pour moi ! 
Si par-dessus le marché je perds Cador, c’est mon déshonneur assuré ! » 

L’écuyer de Cador dit alors : 

« Cher seigneur, ma foi, j’ose à peine vous le dire : le preux Cador est 
allé trouver le dragon. Mais je n’y suis pour rien ! » 

Le roi éperonne son cheval et part à bride abattue. Où qu’il soit, mort 
ou vif, il verra ce Cador qu’il a fait élever. C’en est déjà fait du dragon. 
Lorsque le roi n’est plus qu’à un demi-arpent de Cador, il lui lance : 

« Mon ami ! Mon ami ! Comme cette bête vous a cruellement tourmen¬ 
tés, mes hommes et toi ! Je ne sais que faire, pauvre de moi ! » 

Cador l’entend et dit : 

« Venez, et amenez vos hommes ! » 

Le roi revient avec les siens, et le beau Cador tranche la tête du dragon 
qu’il a vaincu. Les autres redoutent encore la bête, même morte. Cador 
fiche la tête au bout de sa lance. Il dit au roi : 

« Octroyez-moi ma récompense, car le dragon est mort de ma main ! 

— Vous l’aurez, cher neveu, je vous le promets. » 

Tous se réjouissent de la mort du dragon, dont ils ont emporté la tête. 
A force de presser son voyage et de piquer des éperons, le roi, quatre jours 
après son départ de Chester, finit par atteindre Winchester dans la soirée. 
Tout le monde s’émerveille devant le trophée. Le roi et ses hommes sont 
accueillis en grande liesse. Cador est reçu avec tous les égards que lui 
vaut son exploit. Le roi a rejoint la reine et Cador va trouver la jeune fille 
pour l’amour de qui il a souffert et veillé plus d’une longue nuit. Avec le 
roi et la reine, ils se réjouissent fort, et à juste titre. Cador parle à Eufémie, 
qui ne l’écoute pas en ennemie : s’il osait la prier d’amour, elle se laisse¬ 
rait facilement attendrir et aurait tôt fait de lui donner son cœur, pourvu 
qu’il n’eût pas d’intentions déshonnêtes. Elle l’aime beaucoup mais il ne 
le sait pas. Et lui, a-t-il quelque raison de la haïr ? Haïr ? Hélas ! il n’est 
rien au monde qu’il n’aime tant, si seulement il osait se déclarer. Cador 
l’a prouvé au bois de Malroi 1 ; et s’il ne la demande pas au roi mainte- 

1. Ce bois de Malroi n’est pas sans rappeler le fameux bois de Morois où Tristan et Iseut, dans 
la version de Ùéroul, trouvent refuge durant trois ans. L’épisode suivant, dans lequel Eufémie 
soigne Cador blessé par le dragon, reproduit d’ailleurs la situation d’Iseut soignant Tristan après 
son combat contre le Morholt. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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nant, puisqu’il peut choisir son épouse, ne peut-on le tenir assurément 
pour fou ? La demander au roi ? Aime-t-il de la sorte ? Assis au côté 
d’Eufémie, il pense en son for intérieur que jamais son privilège seul ne 
le mènera au mariage. Mais s’il peut remarquer qu’elle ait pour lui de 
l’affection, que son cœur ne soit pas farouche à son égard et qu’il y puisse 
trouver de l’amour, alors il la demandera au roi. Il veut lui apprendre sans 
tarder que c’est pour son amour qu’il a soutenu la lutte ; puis, à la 
réflexion, il remet son audace à plus tard et attendra un peu. 


IV. Naissance de l’amour entre Cador et Eufémie 

(v. 575-1 198) 

Le roi se couche, fatigué, après avoir mangé et bu à satiété ; Cador le 
preux s’est également couché. Un grand mal l’a atteint au cœur. Un peu 
avant le lever du jour, il pâlit et se plaint, change de couleur, à cause du 
venin et de la fumée que la bête féroce a crachés sur lui. Un chambellan, 
nommé Adès, a informé le roi de sa maladie. De toute l’année, ce dernier 
n’a pas entendu de nouvelle qui lui soit aussi pénible. Il s’habille vite et 
court jusqu’à la chambre où il voit Cador blême et même livide. En le 
voyant dans cet état, il l’embrasse et l’étreint. Il se frappa la poitrine, tord 
ses mains et a tant de peine que peu s’en faut qu’il ne meure. Il envoie 
immédiatement chercher Eufémie : personne ne connaît la médecine 
mieux qu’elle. Elle arrive en toute hâte, palpe les bras de Cador, tâte son 
pouls. Elle dit ensuite au roi qu’elle le guérira et que d’ici quinze jours il 
n’y paraîtra plus. 

« Et moi, je vous offrirai un riche cadeau, ma chère, une très noble 
récompense », répond-il. 

Ebain convoque aussitôt trois barons et leur annonce solennellement 
que dans toutes ses terres, où ses armées sont nombreuses, il n’est aucun 
prince trop riche pour être épousé par Eufémie si c’est celui qu’elle aime 
et préfère, et pourvu qu’aucun droit supérieur ne prétende à ce parti, à 
condition qu’elle le délivre de son chagrin en guérissant son neveu. 
Eufémie le remercie et le salue. 

La jeune fille fait apprêter un ht dans l’une des meilleures chambres, 
dont le sol était entièrement décoré. A côté de la chambre se trouvait le 
jardin où clercs et médecins avaient fait planter de précieuses plantes aux 
nombreuses vertus. C’est un jardin magnifique qui jouxte l’endroit ; 
l’odeur, plus douce qu’un baume, entre par les fenêtres. Ainsi installé, 
Cador ne sera pas mal à l’aise. Le ht apprêté, il s’y couche. Par crainte de 
faire du bruit, nul n’en approche, sinon la jeune fille et ses gens. Et elle 
accomplit si bien sa tâche qu’en huit jours, à la vérité, elle l’a guéri de sa 
maladie, par la grâce de Notre-Seigneur. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


Mais elle a empiré son état : ses allées et venues, son contact, ses attou¬ 
chements ont, telle une maladie, exacerbé l’amour de Cador. Sa passion 
l’habite plus qu’auparavant : plus il la voit, plus il la désire, et dans son 
désir de la voir, puisqu’il faut avouer la vérité, il sent son cœur fortement 
épris. « Hélas ! fait-il, l’amour engendre-t-il une telle douleur, une telle 
amertume ? En ce cas, il a tort d’agir en faisant d’abord le bien, puis le 
mal ! C’est sa tactique pour attirer les gens. Le mal que le dragon m’a 
infligé n’était pas aussi grave que celui-ci. Il ne faisait pas honte à voir, 
tandis que je n’ose avouer celui-ci à personne. Amour m’a rendu couard 
devant une femme après m’avoir donné le courage d’entreprendre pour 
elle une tâche ardue. Ce mal m’enserre de toutes parts. Certes, je pourrais 
la prier d’amour, mais la jeune fille pourrait alors me reprocher ses efforts 
et ses soins, croire que je lui impute de folles pensées et que c’est pour 
cela que je lui demande de devenir mon amie. Elle m’a délivré d’une 
maladie mais, à la vérité, elle m’accable d’une bien plus grave : c’est une 
ivresse qui me trouble l’esprit. Bien que guéri, je languis. Je n’ose, 
hélas !, la prier d’amour, et ce n’est pas en me taisant que je ferai mon 
bonheur ! Peut-être aussi avait-elle déjà un ami avant de se mettre en 
peine pour moi ? Et puis, c’est bien dans la nature de la femme de n’agir 
pas au mieux de ses capacités. Elle tient pour raison sa volonté et cherche 
l’occasion de se déshonorer. Elle fait valoir son désir contre la nature, 
contre la raison et contre le droit : elle ne prend garde où elle engage son 
amour et, le cas échéant, elle se précipite hors du droit chemin car elle 
s’égare volontiers. Mais se taire, voilà qui est plus sûr. Amour m’a plongé 
dans le tourment, sans espoir de guérison. » 

Cador se plaint des blessures que lui inflige Amour. Et que fait 
Amour ? Il saisit une flèche plus aiguë qu’une lame affûtée et l’en frappe 
sous la poitrine. « Hélas ! s’écrie Cador, qui m’atteint de la sorte ? » 
Amour s’attache à son cœur et le perce, le presse tant qu’il gémit et 
pousse des cris de douleur. Juste à côté, dans la chambre voisine, se trou¬ 
vait le roi. Ayant entendu la voix du preux Cador, il se dépêcha de venir 
voir son neveu et lui demanda : 

« Cher neveu, qu’avez-vous ? 

— Seigneur, vous l’ignorez ? Je faisais ma sieste et me mis à rêver que 
j’étais allé me promener dans le bois d’Ardane. Je n’avais voulu emporter 
avec moi aucune arme, ni lance ni bouclier. Alors je vis ressuscité le 
dragon que j’avais mis en pièces. Il me poursuivit et je criai. Voilà, sei¬ 
gneur, le récit de mon songe ; Dieu fasse que ce ne soit qu’une illusion. 

— Cher neveu, cela révèle seulement que vous êtes faible et épuisé, 
car vous avez la tête toute vide et dans votre sommeil vous sont revenus 
tous vos faits et gestes d’avant votre maladie. » 

Le roi réconforte son neveu et l’encourage vivement à se ressaisir ; 
mais il ignore où s’est logé son mal, pas plus qu’il ne connaît cette nou- 



LE ROMAN DE SILENCE 


477 


velle affection qui restera sans remède si Dieu n’intervient pas, ni la jeune 
fille qui l’a guéri de sa première maladie. 

Voulez-vous entendre la vérité ? La nuit venue, Cador dut lutter, veiller 
dans les ténèbres, geindre et souffrir sous l’emprise terrible d’Amour qui 
le faisait frémir, transpirer, trembler. Cela lui paraissait — à juste titre — 
pire que de la fièvre : en effet, la fièvre est de telle nature que souvent on 
la perd dès un coup de froid ou après une forte suée. Mais Amour, lui, ne 
déloge ni grâce à une vive froidure, ni grâce à la chaleur. Il n’épargne 
aucun homme, quelle que soit sa valeur, et ne se laisse ni intimider ni 
attendrir ; il ne fait pas plus de cas d’une comtesse que d’une de ses cham¬ 
brières. Il démontre bien sa cruauté à Cador. 

Je veux à présent vous parler de la jeune fille. Elle lui avait tenu lieu 
de médecin. Elle vint et revint souvent constater l’évolution du mal chez 
le patient. Si auparavant elle était amoureuse de lui, elle l’est plus encore 
maintenant. Que nul ne s’en étonne ! Vous avez vu bien souvent comment 
le feu et l’étoupe au vent viennent très rapidement à s’enflammer sans 
qu’il faille s’en donner la peine. De semblable origine est Amour. Après 
qu’il a pris racine, que pourraient encore redouter autant les amants que 
l’agrément d’entendre, chacun, l’autre lui parler? Dès lors, l’Amour 
grandit tout à fait avec d’aimables entretiens, de fréquentes entrevues. Si, 
de leur commun accord, les choses vont plus loin, l’Amour croît d’autant 
en plénitude, car, puisqu’ils ont plaisir à se parler, l’Amour en un instant 
augmente s’ils sont ensemble. Mais les amants qui ne se voient et ne 
sortent ensemble qu’une fois l’an ne retirent jamais d’un tel effort que 
d’être vainement à la poursuite l’un de l’autre. 

Or, voilà ce qui fait enrager Eufémie : chaque jour elle voit ce qu’elle 
désire, ce désir dont elle se prive. Elle voudrait qu’il sache qu’elle ne sou¬ 
haite avoir d’autre ami que lui. Seulement, elle n’a pas le courage de lui 
dire qu’elle est son amie. Puis-je affirmer qu’elle est heureuse alors 
qu’elle ne fait, peu ou prou, rien de ce qui lui tient à cœur, hormis l’aimer 
sans oser le lui dire ? Si elle ressent de la joie dans son amour, ce senti¬ 
ment est tellement mêlé de souffrance que je n’ose le nommer joie. De 
toute façon, elle doit en ressentir bien peu. A cause de la douleur qui 
l’étreint et de l’amour dont elle se souvient, elle gémit, s’agite et s’écrie : 
« Malheureuse ! Je ne suis ni morte, ni vraiment vivante. Mon Dieu, moi 
qui ai guéri bien des gens, me voilà finalement bien attrapée ! Assuré¬ 
ment, c’est Cador qui m’a rendue malade. Ce jeune homme est l’entier 
responsable de ma faiblesse. En le voyant hier soir si noble, si beau, je 
me suis rappelé ses hauts faits et j’ai senti mon mal empirer. Amour agit 
sans égards pour moi ; aucune science, aucun artifice ne peuvent m’aider. 
Je suis capable de soigner les autres mais toute ma science ne vaut pas un 
radis pour mon propre cas ! C’est pour mon malheur que je me mis à le 
fréquenter ! Dragon de malheur ! Venin de malheur, qui mit Cador dans 
cet état ! La maladie m’a gagnée. Aïe ! Misère ! Je suppose qu’il a une 



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LE ROMAN DE SILENCE 


amie ailleurs. S’il n’était libre de se choisir une épouse, je pourrais avoir 
quelque prétention sur lui. Sans le choix de cette épouse — malé¬ 
diction ! —, le roi ne s’opposerait pas à mon bon droit. A quoi me servi¬ 
rait de le demander ? Ce ne serait pas convenable, puisque c’est d’abord 
à lui de jouer : s’il me désire, il peut m’obtenir ; sinon, il n’y est pas forcé. 
Ah ! Dieu ! Le cruel tourment que voilà ! S’il le veut, je ne serai jamais 
sienne, alors que, pour sûr, je suis toute à lui ! Misère ! Et son visage que 
j’ai vu hier : il était plus joli qu’une rose ! N’ai-je point agi contre mon 
intérêt, n’ai-je point commis une folie en le guérissant si rapidement ? Car 
enfin, j’avais jusqu’à présent d’excellentes raisons pour venir souvent 
dans la maison pendant sa maladie ! Alors pourquoi m’inquiéter — 
pourvu qu’il recouvre un jour sa santé et sa force — si, pour faire durer 
ma mésaventure, il eût longuement enduré cette fièvre ? » 

C’était juste avant l’aube. Eufémie ne cesse d’exhaler sa souffrance. 
Elle s’étend nue sur le lit. 

Dans sa chambre, Cador n’arrive pas davantage à trouver le repos cette 
nuit. Il ne connaît pas non plus sa puissance : car si du moins il la connais¬ 
sait, s’il savait qu’il pourrait obtenir Eufémie, il serait soulagé d’une 
grande douleur et son tourment serait écourté. Et si Eufémie, de son côté, 
avait la certitude que c’est pour elle qu’il a souffert de la sorte, je ne crois 
pas qu’elle lui résisterait. Mais elle ignore que d’ici le repas, il lui confiera 
sa détresse et les douloureuses leçons qu’il a reçues d’Amour. 

Avant que l’aube n’apparaisse, la jeune fille s’est levée, désireuse 
d’aller trouver son ami. Mais, en descendant les escaliers, elle réfléchit et 
change totalement d'avis. Elle craint et redoute d’avancer davantage, elle 
blâme et morigène son cœur : « Qu’as-tu fait de moi ! Traître cœur, en te 
faisant confiance, je n’ai pas gagné en honneur ni en bien, mais je me suis 
très honteusement avilie ! Cœur, que me veux-tu avec cet amour ? Veux- 
tu me mener au comble du déshonneur ? J’ai trop pris goût à ma folie : 
voilà que je suis sortie de ma chambre à cette heure matinale pour aller 
trouver un homme ; c’est la honte que j’ai logée en mon sein ! Il est clair 
que j’ai rompu mon frein. Cœur, je vais te serrer la bride ! Jadis, tu étais 
plus dur que chêne, et maintenant, tu te laisses tellement attendrir que tu 
veux m’ôter mon honneur ! Un cœur vil mène à l’intempérance. Mieux 
vaut avoir un cœur fier et de basse extraction qu’être pourvu d’un grand 
royaume et d’un cœur faible ! Misérable cœur, tu me manipules exprès 
de la sorte ! » 

Elle s’assied alors sur la marche. Deux fois de suite, elle s’évanouit. Et 
quand elle peut parler, elle appelle aussitôt Cador et dit son nom. Cador 
est le sujet de toutes ses paroles. Ce dernier languit, sans deviner la 
vérité ; et Amour tient l’un et l’autre en sa main. S’ils veulent obtenir leur 
guérison, il faut obligatoirement que lui soit guéri par la jeune fille, et 
qu’elle soit soignée par lui. Ou bien chacun d’eux guérira l’autre, ou bien 
leur mal restera sans remède. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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Le jour paraît, et Eufémie se relève d’un saut, sans s’attarder. Elle se 
rend dans la chambre de son ami. Elle lui dit : 

« Mon ami, parlez, à moi ! » 

Elle était sur le point de lui dire : « Parlez-moi », mais l’Amour lui 
faisait si mal qu’il la poussa à dire : « Parlez, à moi ! » au lieu de : « Par¬ 
lez-moi. » Elle aurait dû lui dire : « Parlez-moi », mais ce « à moi ! » lui 
tenait à cœur. Ayant prononcé le mot « ami », elle ajouta « à moi ! ». Elle 
voulait dire « parlez-moi » et s’est exclamée « à moi ! », à cause de la 
douleur qui l’habitait. Elle a donné à Cador un grand espoir en lui murmu¬ 
rant « à moi ! » après l’avoir d’abord nommé son « ami ». Il se croit à 
présent comblé. Ces deux mots, « à moi ! » et « ami », lui ont procuré un 
grand réconfort. Le mot « ami » prouve l’amour, et « à moi ! » est le cri 
de plainte qui en résulte. Cador éprouve maintenant de la joie avec son 
désir, puisque Amour cause peine et souffrance à Eufémie. Ce terme 
d’« ami » fait espérer à Cador qu’il pourra bientôt réaliser ce qu’il 
convoite et désire le plus. « A moi ! » révèle son martyre, la peine 
d’amour qu’elle a endurée '. 

A moins que ces paroles ne soient une feinte : car bien qu’elle l’appelle 
son ami, ce n’est pas une preuve qu’elle l’aime, et tel qui est qualifié 
d’ami n’est pas tendrement aimé... Du coup, voilà Cador plongé dans le 
doute, et néanmoins plein d’espoir : ne l’appelle-t-elle pas « ami », et lui 
« amie » ? Sachez donc qu’il n’aura de cesse que de s’en faire entendre à 
son tour, puisqu’elle l’a si bien engagé sur ce sujet. Il s’adresse à elle en 
ces termes : 

« Ma douce, votre plainte touche profondément mon cœur. Votre très 
grande bonté m’incite à répondre à vos plaintes par des plaintes. Si vous 
vous plaignez, je le saurai bien, et je partagerai votre mal. Votre joie doit 
me réjouir, car vous sentir là me plaît, et vos gestes, vos paroles, votre 
vue me transportent de mille façons. Si vous avez le moindre ennui, je 
dois consacrer ma vie à le combattre, pleurer dans votre adversité, rire 
dans votre prospérité. Il est juste que je veuille me dévouer à votre service 
de toute ma puissance. Si vous vous trouvez mal, j’en souffrirai à bon 
droit, tout comme vous vous êtes occupée de moi et m’avez ramené de la 
maladie à la santé. 

— Il est vrai, dit Eufémie, que je vous ai servi de médecin. Je vous 
ai débarrassé du venin dont le dragon vous avait empoisonné. Et il m’a 
contaminée, sans espoir de salut. La maladie est passée en moi parce que 
je me suis tenue près de vous. C’est souvent ainsi qu’agit la maladie : 
qui fréquente des malades a bien de la chance s’il n’est pas gagné par la 
contagion. Et cela n’a pas tardé à m’arriver. Mais quoi qu’il en soit de ma 
maladie, promettez-moi sincèrement — pourvu que je sois en vie et que 


1. La traduction ne peut rendre qu’approximativement la paronomase exploitée par Heldris, 
qui joue des termes ami, a mi et haymmi (« hélas ! pauvre de moi »). 



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LE ROMAN DE SILENCE 


votre mal ne vous retienne pas — que vous viendrez me trouver le mois 
prochain, mon ami, et que vous me choisirez en récompense de mes servi¬ 
ces. Cher ami, si l’honneur et la générosité règlent votre vie — votre 
générosité que j’ai su favorablement disposer —, si la valeur vous anime 
et si un noble cœur vous dirige, faites donc ce que je viens de vous deman¬ 
der ! Et je vous sais assurément courtois, bien éduqué et très sage. Mais 
je sais aussi que souvent la faveur altère les sentiments. Cher et tendre 
ami, n’ayez crainte : mon cœur ne pourrit pas au contact de la richesse. 
Leur prospérité augmentant, les méchants brûlent de convoitise et s’as¬ 
sombrissent de plus en plus : un cœur est d’autant plus prédisposé à dégé¬ 
nérer qu’il est vil. Mon ami, j’ai bien entendu dire, à propos du dragon 
contre lequel vous avez montré votre force en le tuant, que le roi eut la 
bonté de vous offrir un comté et une épouse que vous choisirez cette 
année, l’année prochaine ou ce mois-ci. » 

Cador s’empresse de lui répondre : 

« Ma demoiselle, c’est effectivement vrai : le roi s’est engagé, et il 
tiendra sa promesse, à me donner un comté et l’épouse de mon choix. 
Mais aucun des trois meilleurs partis du royaume ne saurait me satisfaire 
au cas où une seule femme, belle Eufémie, viendrait à me manquer '. » 

La belle Eufémie, voilà celle à laquelle aspire le cœur de Cador ! C’est 
Eufémie que désigne « une seule femme », mais cette dernière n’ose pas 
interpréter l’expression en sa faveur ; elle n’a pas assez d’audace pour le 
deviner. Elle craint qu’il n’ait voulu dire autre chose et lui répond 
vivement : 

« Vraiment, seigneur, êtes-vous à ce point sous l’emprise d’une dame ? 

— Non moi, mais mon cœur, qui ne peut changer d’avis. Noble et gen¬ 
tille demoiselle, vous vous moquez de moi, et c’est votre droit car je vous 
suis redevable pour la vie. Je vais m’expliquer mieux. Vous parlez de 
mon mariage ; ne prenez pas ombrage, sage amie, de ce que je vous dis 
secrètement. Vous aussi prendrez bientôt un époux, chère amie, tout 
comme je prendrai femme. Mais la faveur de marcher à votre droite à vos 
noces ne pourra m’être ôtée, car si je vis, je veux y être. Le roi vous a 
offert, en récompense de ma guérison, de choisir un mari dès que je serais 
remis. Votre volonté va bientôt être satisfaite. Quant à moi, hélas ! il me 
faudra endurer le terrible mal qui m’envahit. 

— De quel mal, seigneur, s’agit-il ? 

— Ma belle, j’ai chaud et froid à la fois. Il me semble que je ne puis 
guérir : la chaleur, pourtant forte, ne pourra vaincre le froid qui est en 
moi, belle Eufémie ; et ce froid ne peut efficacement faire pièce à cette 
ardeur. Tous deux sont d’égale intensité : chacun s’efforce contre l’autre, 
aucun n’a le dessus. Avez-vous jamais entendu parler des pouvoirs 


1. La phrase joue de l’ambiguïté syntaxique du v. 984 où bele Eufemie peut être compris aussi 
bien comme une apposition à l’indéfini « une » que comme une apostrophe. 



LE ROMAN DE SILENCE 


481 


opposés du chaud et du froid sur un corps ? Si Nature m’avait prêté des 
forces, cet étrange malaise n’aurait certainement pas assailli mon corps 
fatigué, chaud et froid ne s’y seraient pas affrontés. Mais me voilà changé 
du tout au tout, à croire que je suis ensorcelé. Je voudrais manger, et n’y 
parviens pas ; je ne trouve pas la force de prendre plaisir à manger et à 
sustenter mon corps épuisé. Lorsque je sommeille, je m’éveille dans une 
douleur mortelle. 

— Cher et tendre ami, dit la jeune fille, il nous faudrait un remède pour 
notre maladie. Mais dites-moi donc la vérité : comment appelle-t-on ce 
mal ? Si vous le savez, ne me le cachez pas. 

— Ma belle, je suis bien jeune, mais j’ai entendu plus d’un sage dire 
que ceux qui souffrent ou se démènent en amour finissent par être grave¬ 
ment blessés par ce mal s’ils aiment sans retour. Mais s’ils se font bon 
accueil parce que tous deux se désirent réciproquement, alors, puisque je 
dois vous avouer le vrai, un baiser a plus d’effet sur eux que toute une 
année d’efforts. Voilà ce que m’ont dit les sages. 

— Mon ami, vous m’ouvrez les yeux : je sais à présent qu’Amour me 
tient en son pouvoir ! Si un baiser peut me guérir, je serai bien attrapée si 
mon doux ami ne me l’octroie, cette condition de mon réconfort. 

— Pitié, Eufémie ! Plût à Dieu que chacun de nous ici obtînt ce qu’il 
désire et convoite le plus, et osât lui dire son désir ! 

— Mon ami, à quoi bon des souhaits ? Ils n’aident personne ! Jamais 
je n’ai vu bonheur ou malheur arriver plus tôt grâce à un vœu. Mais dites- 
moi, mon cher ami, n’est-il pas vrai que le roi nous a permis de décider 
de notre'mariage, moi pour vous avoir guéri, et vous pour avoir tué le 
dragon ? Pourquoi ne pas nous dire tout doucement, ici, en secret, quelle 
femme vous aimez et moi quel homme ? Promettons-nous de bien le taire, 
jurons-nous de ne pas le révéler, à moins que je ne vous le permette ou 
que vous ne me le permettiez. À vous de parler d’abord, puis je parlerai 
sans nul mensonge. Vous êtes un homme, vous devez parler en premier, 
tout comme vous devez faire votre choix avant moi. 

— Entièrement d’accord, dit Cador. Promettons maintenant, car tout 
est là, que nous livrerons l’entière vérité sur nous-mêmes. » 

Ils se prennent par la main droite ; à ce contact, leur ardeur augmente 
tant qu’ils ne peuvent se retenir de joindre leurs bouches. Sans un mot, ils 
font preuve, ce me semble, d’un parfait amour... Ce baiser leur apprend 
véritablement, à elle qu’il endure peine et martyre, à lui qu’elle l’aime et 
le désire. Car ce n’est pas un baiser de compères, ou d’une mère à son 
fils, ou d’un fils à son père ; non, c’est un baiser dont la saveur n’appar¬ 
tient qu’au parfait amour. Et si vous me réclamez la vérité à ce sujet, ce 
n’est pas moi qui vous apprendrai combien de baisers ils se donnèrent à 
ce moment : plusieurs, un seul, cent ? Mais sans mentir ni tergiverser, 
j’ose bien affirmer qu’avant la fin de leur embrassade et la suite de leur 
conversation on aurait pu parcourir une lieue ! C’est un bon cuisinier qui 



482 


LE ROMAN DE SILENCE 


leur apprêta ce repas salé : il n’y avait ni trop, ni trop peu de sel, et le miel 
n’y avait point été omis. En effet, si cela leur avait semblé amer, ni l’un 
ni l’autre n’aurait tant prolongé l’affaire. Plus douce est la saveur du 
baiser qui les atteint au cœur, plus, au même instant, augmente leur 
amour. Et comme ce qu’ils désirent le plus au monde est désormais à leur 
portée mais qu’ils s’abstiennent de se contenter, voilà leur douleur 
doublée. Je puis en donner une bonne image : celui qui a faim mais n’ose 
goûter la nourriture qu’il tient entre ses mains, la faim le tenaille d’autant 
plus. Dans le baiser qu’ils s’octroient réside une bonne part de ce qui les 
fait souffrir, les tourmente et les afflige. Mais ils sont également si 
heureux de cette aubaine qu’ils s’estiment délivrés de leur souffrance par 
le baiser qui les réjouit. Celui-ci les fait progresser, et grandir leur espé¬ 
rance : tout les ravit maintenant, ils se sont fait un rempart d’Espérance. 
Sachez-le tous : estimant leurs espoirs les plus chers sur le point de se 
réaliser, ils n’imaginent plus le malheur possible. Ils s’enlacent, échan¬ 
gent un long baiser. Quand ils peuvent à nouveau articuler un son, ils se 
parlent. Il lui adresse la parole, elle lui répond, et alors ils dissipent leur 
erreur. 

« Amie, je suis votre ami ; c’est vous qui m’avez mis longuement à 
rude épreuve. 

— Ami, sachez sans nul doute que je suis votre amie et que personne 
au monde hormis vous ne peut faire cesser ma douleur, me rendre la santé 
et la faire prospérer. » 

Il n’y a plus de méprise entre eux ; au contraire, ils savent désormais 
la vérité, qu’il est son ami et elle son amie. Aucun d’eux ne voudrait 
maintenant s’abstenir d’aller demander sa récompense au roi ; c’est l’oc¬ 
casion de vérifier son amitié en cette grande nécessité. Sur leurs épaules 
à tous deux pèse la crainte de ne pas trouver le roi fidèle à sa parole : qui 
aime bien ne reste pas sans crainte, ne peut tenir droite sa route ni tenir 
pour sûr ce qu’il sait. J’en détiens la preuve : écrivez-moi une lettre bien 
lisible sur une tablette de cire puis faites-la fondre. La lettre n’est-elle pas 
disparue ? Si, par Dieu ! à cause de la chaleur. Le cœur de l’amant n’a 
pas plus la force de conserver son bon sens que la tablette n’en a eu pour 
conserver trace de la lettre. En effet, l’angoisse amoureuse n’est pas 
mince, elle fait douter de ce qui est vrai, et prendre le faux pour le vrai. 
Sans motif l’amant est assailli par le doute, et pour un rien il se met à 
espérer. Sachez donc que ces deux-là sont désormais en proie à un bien 
grave tourment car ils ont goûté le baiser, qui n’était ni trop ni trop peu 
salé. Aussi sont-ils vivement tracassés à l’idée que le surplus puisse leur 
échapper... Ils se disent alors qu’ils iront trouver le roi et lui diront ce 
qu’ils désirent. Les voilà qui se redonnent un baiser : leur tourment en 
augmente d’autant. Ils n’arrivent pas à mettre fin à ce baiser que leur 
inspire Espérance, qui leur promet déjà plus que n’offre le baiser lui- 



LE ROMAN DE SILENCE 


483 


même. Et c’est pourquoi celui-ci s’achève. Ils prennent congé l’un de 
l’autre et se saluent. 


V. Délibérations autour d’un mariage 
(v. 1199-1523) 


Cador reste là, Eufémie s’en va. Chacun s’habille avec soin. Pourquoi 
faire traîner mes propos ? Tous deux vinrent au petit matin trouver le roi 
pour lui demander de tenir sa promesse. Ébain n’avait pas encore entendu 
la messe. Ils ne parlèrent pas à voix basse, au contraire : ils furent enten¬ 
dus de cent barons qui étaient là pour suivre la messe avec le roi. Tous 
ceux de sa maison étaient présents. Cador le preux parla le premier et dit 
au roi : 

« Je viens réclamer la récompense que vous avez promise, Sire, à celui 
qui irait tuer le dragon. Je l’ai tué. Nul, parmi tous ceux qui sont ici, ne 
l’ignore. 

— Aussi aurez-vous, répondit le roi, ce que vous demandez, car c’est 
justice. Je vous donnerai un comté et une femme de très grande valeur. 
Sans conteste, il n’en existe aucune qui, si vous la désirez, ne vous 
accepte. Voilà une offre convenable, selon moi. 

— C’est beaucoup, commenta l’assemblée. Bonheur au roi qui se 
montre généreux et qui fait aux siens de telles offres ! » 

Ce fut au tour de la demoiselle de parler. Animée par la joie amoureuse, 
toute sa personne reflétait les dons les plus précieux de Nature : des orteils 
au visage, elle ne présentait pas le moindre défaut. Avec grâce, elle dit au 
roi : 

« Sire, tenez la promesse que vous m’avez faite au sujet de votre parent 
que j’ai guéri et pour qui je vous ai vu si soucieux. J’ai bien employé ma 
peine et lui ai redonné vie. » 

Le roi lui répondit : 

« Ma belle amie, je ne vous mentirai pas. Le mensonge ne sied pas à 
un roi. Vous obtiendrez le mari de votre choix. Trouvez-m’en un libre de 
tout engagement ; quel qu’il soit, demandez-le-moi. Chère amie, ne vous 
inquiétez pas : si puissant soit-il, comte, duc ou châtelain, vous l’ob¬ 
tiendrez. 

— Je ne vous demande, sire, ni plus ni moins », lui répondit la jeune 
fille. 

Le roi convoqua noblement ses barons pour délibérer, et ceux-ci se 
hâtèrent de venir. Tandis que le conseil réfléchit et statue sur leur sort, 
Cador ainsi que la jeune fille sont restés sur place ; ni l’un ni l’autre ne sait 
quoi faire. Ils craignent que ce conseil ne leur nuise et que le roi trouve un 
motif pour rejeter leur requête. Mais ils n’auraient pas dû se faire de 



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LE ROMAN DE SILENCE 


souci : s’ils avaient connu l’intention du roi, ils auraient été entièrement 
rassurés. Le roi parla ; écoutez-le : 

« Seigneurs, prêtez-moi attention un instant. Je ne chercherai pas à 
vous cacher quoi que ce soit : je désire unir cette femme et ce jeune Cador. 
Aussi serait-il bon de trouver parmi nous un homme qui sache tout leur 
expliquer, qui leur dise qu’ils sont de même âge, d’égale beauté, de haute 
naissance et que, puisque l’âge et la beauté les placent à égalité, il ne 
serait pas étonnant que tous deux demandent qu’on fasse le nécessaire 
pour les mettre à égalité en amour. Seigneurs, je souhaite que Cador 
obtienne cette demoiselle tout de suite. Je veux les marier sans retard, à 
condition que tous deux en aient le désir. Sinon, je ne viendrai pas à bout 
de cette affaire sans faillir à ma parole ; que Dieu m’envoie plutôt la 
mort ! Je ne tiendrai pas d’autre discours, je ne cherche rien d’autre qu’à 
leur donner à tous deux satisfaction. Je ferai leur bien, comme c’est mon 
devoir. Mais il se peut que Cador ait des vues sur une certaine femme, et 
Eufémie sur un autre époux. Ce serait alors pour moi une souffrance que 
d’exaucer leurs vœux, mais j’y serais tenu. Seigneurs, ce serait bien, à 
mon avis, si dans cette affaire ils pouvaient s’accorder dès maintenant. Je 
leur donnerais mille livres par an pour m’acquitter envers eux, ainsi que 
la terre de Cornouailles, je le promets, après la mort de Renaud. Elle est 
sa fille, il est son père, et ni lui ni la mère n’ont d’autre enfant '. » 

Tous disent que le roi a bien parlé. Il n’est pas irascible comme un 
Irlandais 1 2 ! Au contraire, il a parlé en homme loyal : sa promesse est véri¬ 
tablement royale, car il n’a jamais menti, c’est un fait, à un homme auquel 
il devait la vérité. C’est bon d’avoir affaire à lui, car on peut en retirer un 
grand bien. Le comte de Chester s’avance vers lui et lui dit posément, 
avec courtoisie : 

« Sire, je ne veux rien vous cacher sur Eufémie et ce jeune homme. La 
folie de la jeunesse les agite ' ils tiennent pour vrai tout ce qu’ils pensent 
et s’imaginent réaliser en un mois ce à quoi leur vie entière ne suffirait 
pas. Il faut que quelqu’un aille brider leur ardeur, quelqu’un qui sache 
bien leur expliquer que s’ils ne font pas votre volonté, la leur ne sera pas 
contentée. » 

Et le roi de répondre : 

« Très cher ami, vous irez les voir de ma part. Allez-y, je vous envoie. 
Pour cette tâche, je ne vois personne qui sache mieux que vous les 
modérer, si vous les voyez faire quelque folie. » 


1. Ébain se trouve obligé de faire une exception à son décret interdisant l’héritage par voie 
cognatique afin d’assurer la pérennité du comté de Cornouailles. C’est pourquoi il présente la 
transmission du fief comme une partie de la récompense de Cador. Plus loin, Renaud de Cor¬ 
nouailles entérine cette transmission en investissant de son fief Cador, qui devient son « fils ». 

2. La comparaison dépréciative^ aux Irlandais, qui passent pour un peuple sauvage et violent, 
est un topos littéraire au Moyen Âge. On le retrouvera encore sous la plume d’Heldris. Cf. 1- 
M. Boivin : L’Irlande au Moyen Age. Giraud de Bari et la Topographia Hibernica (1188), Paris, 
Champion, 1992. 



LE ROMAN DE SILENCE 


485 


Le comte accepte volontiers et demande au roi de rester là pendant ce 
temps. Il s’en va alors trouver les amants et prie très fort saint Amant de 
leur inspirer un amour si puissant qu’on n’y trouve jamais à redire. 

En fait, cette prière n’était pas nécessaire, car ils se laisseront raison¬ 
ner... Si ses prières étaient toujours aussi efficaces, qu’il m’en croie : il 
passerait son temps à prier ! En effet, nos amants désespèrent de voir 
arriver le moment où on les mariera. Tous deux se désirent ardemment et 
s’étonnent fort de ce que le roi ait à délibérer à ce sujet. Le sort d’une 
ville, se disent-ils, et bien des joies dégénèrent dans ce genre de délibéra¬ 
tion. Cador de s’exclamer : 

« C’en est fait ! Si l’on ne nous rend pas justice, mon amie, j’en serai 
bien chagriné, car mon cœur me conseille de m’exiler avec vous, en grand 
secret, sans faire de bruit. 

— Je n’ai jamais rien entendu de tel ! répond-elle. Cher ami, vous 
désolez-vous d’avoir à souffrir l’exil pour votre amie ? Je comprends 
maintenant que les hommes n’ont pas un cœur aussi généreux que je 
croyais. Mon ami, je m’aperçois bien, j’en suis sûre et certaine, que vous 
êtes tourmenté par le mal dont je ne suis pas guérie. Mais je n’ai pas du 
tout peur de partir avec vous dans les bois ou la lande : Amour veut et 
ordonne que chacun s’estime heureux d’être avec ce qu’il aime 1 . Qui 
aime bien reçoit satisfaction, c’est certain. Mais s’il demande et réclame 
encore plus, ce n’est pas un bon amant. Hélas ! doux seigneur saint 
Amant, si dans le tourment j’avais mon ami auprès de moi, tout le reste 
ne m’importerait absolument pas ! Et à quoi me servirait le monde entier, 
s’il me manquait celui que j’aime ? A peu de chose, à rien, mon Dieu ! Si 
celui que j’aime me manquait, je ne priserais guère ce que je n’aime pas. 
Celui qui n’a pas ce qu’il désire, à quoi lui servent toutes ses entreprises, 
ses efforts ? Très cher ami, si je vous ai, j’aurai assez. 

— “Si vous m’avez” ! Mais vous m’avez, chère amie, vous pouvez en 
être sûre et certaine ! Et celui qui m’ôterait votre amour ne pourrait m’of¬ 
frir le monde entier en échange, car rien d’autre ne me rend heureux : 
comment pourrais-je lui pardonner ? Vivre, c’est être heureux. Pardon¬ 
ner ? Est-il possible de pardonner à qui vous ôte la vie ? Non, je le jure ! » 

Survient alors le comte de Chester, qui surprend leur entretien secret. 
Parlant à voix basse tout près l’un de l’autre, ils s’entendent à peine. Ils 
agissent ainsi car ils jugent plus sûr de cacher leurs pensées pour le 
moment. Le comte de Chester, très prudent, ne laisse entendre aucun 
bruit. Il les voit délibérer, penchés l’un vers l’autre. Il n’a de cesse désor- 


1. On peut d’abord lire ce passage comme une critique larvée de l’attitude d’Énide qui, dans le 
roman Erec et Enide de Chrétien de Troyes, reproche à son époux d’avoir, tout à sa vie conjugale, 
délaissé les armes. Ce thème de l’exil partagé par les amants renvoie aussi à un passage de C/igès 
dont Heldris inverse les termes : malgré son amour pour lui, Fénice refuse de s’enfuir avec Cligès, 
par peur des médisances (éd. Mêla et Collet, Le Livre de Poche, v. 5228-5263). Nos deux ailleurs 
interprètent ainsi chacun à leur manière l’exil de Tristan et Iseut dans le bois de Morois. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


mais qu’il n’ait entièrement compris leurs intentions. Il fait comme s’il 
n’avait rien vu et tousse pour se signaler, car il est courtois et veut qu’ils 
l’entendent. Il ne veut pas qu’ils se dévoilent trop longuement à leur insu 
et que cela tourne à leur honte : fût-il demeuré plus longtemps, il eût été 
mêlé de trop près à cette tendre scène... Il sait bien que l’amour a de la 
pudeur. Cador l’entend et s’écarte d’Eufémie. Tous deux changent de 
couleur, comme saisis d’un mal au cœur. Sur leur visage, le rouge pâlit 
encore plus que de la glace ; la pâleur devient d’une blancheur plus nette 
que celle de la neige sur la branche. Et quelque vérité qu’on ait décou¬ 
verte, une violente pudeur les fait rougir après,avoir pâli. Et moi, je me 
demande s’il fut jamais sur terre un teinturier, ou bien un peintre assez 
habile pour colorer qui un drap, qui un panneau d’autant de nuances en si 
peu de temps que n’avait fait la pudeur, qui fit se succéder rougeur, pâleur 
et blancheur. Et depuis, ils sont plus rouges que le sang ! Sachez que sans 
grande douleur ils n’auraient pas changé si vite de couleur. Le comte est 
là et leur dit : 

« Dieu vous protège ! Je vous assure que je cherche sincèrement à vous 
aider. » 

Puis il s’explique, en homme plein de sagesse : 

« Je me suis entremis pour vous. 

— Vous, seigneur ? Et auprès de qui ? 

— Du roi. 

— Du roi, cher seigneur ? Vous ? Mais à quel sujet ? 

— Cador, gardez-vous de me repousser. Je vais vous le dire, si vous 
m’écoutez : vous aimez la belle Eufémie, et celle-ci assurément ne vous 
hait pas. Je m’en suis bien rendu compte, quoique je n’en aie soufflé mot. 
J’ai été amoureux, moi aussi, je m’en souviens, et j’ai été reconnaissant 
envers celui qui m’a aidé. Je vous ai donc largement aidé, conformément 
à vos vœux, je l’espère : Dieu m’en soit témoin, toute la terre de Cor¬ 
nouailles vous appartiendra après la mort du comte Renaud. Il faut que je 
vous explique : la terre devrait revenir à Eufémie, mais elle n’en a pas le 
droit, vous le savez, à cause du malheur que vous savez, celui des deux 
comtes qui se sont entretués. Du fait des deux jumelles, femmes et demoi¬ 
selles ont perdu leur droit de prétendre à une terre. Or le roi veut investir 
Eufémie, et vous avec, du comté. Ne vous octroie-t-il pas là une grande 
faveur ? » 

Comprenant que le comte de Chester a percé à jour le tréfonds de leur 
être, ils répondent : 

« Si nous pouvions être sûrs d’obtenir le comté et son héritage, nous 
admettrions évidemment que vous nous avez rendu un grand service. 

— Mais par Dieu ! j’ai fait davantage pour vous, car j’ai tant entrepris 
le roi que vous serez bientôt en possession d’une terre qui rapporte mille 
livres par an. Le roi veut la donner, il a déjà prononcé son offre au vu et 
au su de ses gens. 



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— C’est un don beau et généreux. 

— Et je crois qu’il vous mariera. 

— Si ce pouvait déjà être fait ! », répliquent-ils. 

Et le comte : 

« Par le Créateur, êtes-vous tout à fait sûrs de vous ? 

— Oui, tout à fait. 

— Allons ! dit le comte en souriant. 

— En route ! », font-ils avec empressement. 

Le comte fait semblant de tramer et leur demande : 

« Allez plus lentement, vous marchez vraiment trop rapidement ! » 

Il agit ainsi pour les exciter au mariage tout en les menant au roi. Il 
annonce à ce dernier : 

« Sire, ce n’a pas été sans mal, mais ils ont accepté votre requête ! 
Remerciez-les-en, c’est pour l’amour de vous qu’ils le font, sans éclat et 
sans discuter. 

— Je les en remercie, répond le roi, et s’ils perdent quoi que ce soit à 
ce marché, je veux bien me faire moine ! » 

Beaucoup de monde était présent ce jour-là. Devant tous, le roi dit : 

« Vous ne commettez nulle folie, Cador, ni vous, belle Eufémie, en 
vous rendant à ma requête. Vous recevrez mille livres par an et tous les 
biens au soleil que le comte Renaud, à votre connaissance, a reçus de 
moi. » 

Ils remercièrent beaucoup le roi. Avant qu’il fût neuf heures, la main 
de la belle Eufémie était accordée. Le preux Cador la reçut en fiançailles, 
puis ils allèrent à l’église. Un archevêque les maria, en présence de nom¬ 
breux abbés et évêques, ainsi que de ducs, barons et princes. Le roi, qui 
les avait en grande affection, fit apprêter des noces extraordinaires, à 
peine moins magnifiques que les siennes propres. Désormais, le coura¬ 
geux Cador a son amie. Il n’est pas nécessaire de leur demander s’ils dési¬ 
rent quelque autre joie, maintenant que les voilà réunis. Celui qui a 
longuement été privé de ce qu’il désirait le plus, je ne le plaindrai pas s’il 
s’en contente ensuite... 


VI. Cador devient comte de Cornouailles 

(v. 1524-1650) 

Le roi a fait écrire une lettre sur une tablette de cire et l’a envoyée au 
comte Renaud. Entendez donc son contenu : 

« Au bon Renaud de Cornouailles, de la part du roi, salut et santé. J’ai 
accordé la main de votre fille à Cador et leur ai légué une grande richesse : 
mille livres par an. Très cher comte, c’est la récompense que je leur ai 
donnée. Si vous voulez, venez voir votre fille, ou laissez-la rester dans ma 



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LE ROMAN DE SILENCE 


maisonnée. La reine, qui n’a jamais rencontré pareille demoiselle, l’aime 
beaucoup. » 

Le comte apprend la nouvelle ; soyez certains qu’elle lui agrée vive¬ 
ment. Il a fait réunir une grande escorte, car il ne veut pas venir à la 
dérobée. Il emmène avec lui cinq cents fameux nobles gens choisis dans 
toutes les terres de Cornouailles. Le septième jour, il arriva à l’endroit où 
le roi Ebain tenait sa cour. En grand nombre, les gens accourent et se 
pressent vers lui, car c’était un homme sans défaut, généreux, courtois et 
franc : en ce temps-là, on estimait de telles personnes ! Mais de nos jours, 
Dissimulation est appréciée, et Vilenie se répand. Médisance s’en donne 
à cœur joie ; Vérité est chassée de la cour, où elle ne vaut plus un radis ! 
Amour et Valeur sont réduits à la mendicité. Hélas ! je ne sais plus qu’en 
dire ! Honneur ne vaut plus rien. Honte est devenue leur fille chérie. Ils 
ne veulent pas la marier, ni de gré ni de force. Mais je veux rappeler la 
vérité à ce sujet. Que faire, si cela me peine ? Honte a trop fréquenté la 
cour ; maintenant elle court à la rencontre de chacun. La voilà devenue 
vieille fille ; aucune demoiselle sur terre, fût-elle restée à la cour aussi 
longtemps que Honte, n’est si laide à voir et à connaître ! Tous veulent 
pourtant la posséder : Honte ils ont, tenus par Honte ils sont. Pour vivre 
avec elle, mille marcs ne valent rien. Je devrais dire mourir, plutôt que 
vivre, car cette Honte qui les enivre, c’est la mort. Il serait temps, désor¬ 
mais, de laisser Honte 1 ; je désire maintenant revenir à mon conte. 

Le comte ne tarda pas. Il alla voir le roi, le remercia de l’honneur qu’il 
avait fait à sa fille, y donna son accord. Puis il donna quelque chose à 
tous ceux qui lui en faisaient la demande. Qui le sollicitait découvrait sa 
générosité. Cador l’estimait et l’aimait beaucoup. Après Dieu, c’est de lui 
qu’il se réclamait ; il était devenu son fils, et lui son père. 

« Je désire, dit le comte, rendre publique votre grande valeur. » 

Il l’emmena devant le roi et voici, en substance, ce qu’il fit : il l’investit 
de toutes ses possessions en lui remettant un fétu 2 , afin que sa fille puisse 
en hériter. Si elle devait mourir sans héritier, que l’héritage revienne à 
Cador, ainsi que les mille livres attribuées. Cador le remercie du cadeau. 

Le comte prit congé et emmena Cador et Eufémie. Il ne fut pas question 
de séjourner, ils rentrèrent dans leurs terres. A force de cheminer par 
monts et par vaux, ils arrivèrent à destination le septième jour. Les habi¬ 
tants du pays les accueillirent par des festivités telles qu’on n’en vit 


1. On remarque dans ce passage le goût d’Heldris pour le style allégorique, de plus en plus à 
la mode au xm e siècle, notamment sous l’influence du Roman de la Rose. Le procédé central de 
l’allégorie est la personnification, qui consiste à décrire des abstractions, des sentiments comme 
des personnes dotées de noms propres. C’est un moyen de donner un tour concret à un enseigne¬ 
ment, un exposé moral ou doctrinal. L’intérêt d’Heldris pour ce procédé se vérifie ensuite dans 
plusieurs passages où interviennent Nature, Culture ou Raison. 

2. La remise d’un fétu symbolique fait partie de la procédure d’investiture féodale (attribution 
par le seigneur d’un fief à un vassal). Cf. J. Le Goff : « Le rituel symbolique de la vassalité », dans 
Pour un autre Moyen Age, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1977, p. 349-420. 



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jamais de plus importantes. Le comte donna à Cador seigneurie sur tout, 
sans toutefois lui prêter serment comme vassal. Entre eux, nulle méchan¬ 
ceté, nulle discorde, nulle perfidie ; personne ne vit la moindre ombre 
ternir leurs relations. Cador le chérissait comme son père, et aimait la 
comtesse comme sa mère. 

Mais la vie de Renaud fut courte. Après cette joyeuse fête, il ne 
vécut qu’un an et un jour. Car l’issue est la même pour nous tous : 
malgré toutes les ruses ou les précautions dont un homme peut 
s’entourer, bon gré mal gré, il lui faut mourir, comme nous tous, 
faibles ou forts, humbles ou orgueilleux. Ainsi qn fut-il du bon 
Renaud. Ce fut une grande douleur pour le comte Cador. Toute la 
population de la contrée se rendit à la cour. On n’entendait rien 
d’autre que cette déploration unanime : 

« Que la mort de Renaud, qui nous a tués, nous dispose et nous habitue 
à nous désoler, à mener grand deuil, et à vivre notre vie durant dans la 
peine ! O Renaud, puisque vous ne pouvez plus vivre avec nous, ni nous 
mourir avec vous, nous vous tiendrons compagnie par le deuil que nous 
mènerons de notre vivant. » 

Eufémie pleure, plaint son père, et sa mère son époux. Mais Cador 
console Eufémie et dit que les plaintes, après le trépas, sont de peu d’uti¬ 
lité. Qu’elle ne se réjouisse ni ne se lamente trop, en dépit de tout ce 
qu’elle entend ; qu’elle ne s’exagère ni les motifs de joie ni ceux de peine. 
Cador la sermonne et la réconforte : 

« Une fois le corps hors du logis, enfoui sous terre, allongé et enfermé 
dans son cercueil, le deuil commence à diminuer. » 

En homme avisé, Cador, dès avant la mort du comte, pour prévenir 
toute folie, avait placé dans tous ses châteaux des gardes qui étaient loin 
d’être des couards. 


VII. Naissance de Silence 
(v. 1651-2138) 

Nous allons maintenant laisser le mort tranquille : il n’est pas bon de 
trop s’y attarder. Les vivants, qu’ils restent avec les vivants ! Que Dieu, 
s’il lui plaît, se souvienne des morts. Le conte que vous allez entendre 
désormais va s’animer, sans tapage ni dispute. Ici commence, au sujet de 
Cador et de sa progéniture, une aventure comme vous n’en avez jamais 
rencontré dans aucun livre. Tout ce que nous indique l’histoire latine que 
nous lisons, nous vous le transcrivons scrupuleusement en langue 
romane. Je ne dis pas que je n’ajoute pas ici et là un mensonge à la vérité, 
afin d’embellir le conte. Mais, pour autant que je puisse en juger, je n’y 



490 


LE ROMAN DE SILENCE 


introduirai rien qui dénature mon œuvre, et il n’y aura rien à redire à sa 
vérité, car je ne dois pas taire le vrai 

Il plut à Dieu de rendre Eufémie enceinte. Quand le comte l’apprend, 
il prie Dieu très fort de lui accorder, dans Sa grâce, la joie de cet enfant : 
que cette innocente descendance ne lui soit pas refusée à cause du péché 
commis par ses parents. Que l’accouchement se passe bien, et que l’en¬ 
fant soit correctement conformé, sans nulle erreur de Nature qui façonna 
la physionomie de ce fruit humain. Et quand arrivera sa délivrance, que 
sa femme soit en bonne santé, et que l’enfant puisse vivre. Il emmène 
sa femme à l’écart. Il a beaucoup à lui dire sur ce don que Dieu leur a 
manifesté : 

« Avant l’issue j’ai bien peur, ma belle, que notre progéniture ne soit 
du sexe féminin, si du moins Dieu lui accorde de venir à terme. Il faut 

r 

craindre alors que le roi Ebain, tant qu’il vivra, ne permette pas aux 
femmes d’hériter, à cause du drame des deux comtes et des jumelles ; par 
leur fait, les femmes ont beaucoup perdu. 

— Très cher seigneur, lui répond sa femme, ce n’est pas moi, vous le 
savez, qu’il faut blâmer en aucun cas, que l’enfant soit fille ou garçon. 
Mais Dieu, qui crée l’homme selon son désir, permet que la mère en soit 
heureuse et le père satisfait. 

— Ma douce amie, dit le comte, Notre véridique Seigneur, plein de 
bonté et de miséricorde, créa Adam, c’est la vérité, et Eve, tirée de la côte 
de ce dernier, fut son héritière. En la créant à partir d’une côte d’Adam, 
son intention secrète était de les unir dans une même volonté : tout 
comme ils participaient de la même substance, tous deux devaient avoir 
un même désir, dans la joie comme dans la douleur. Entre l’homme et la 
femme, il y a donc cette fondamentale communauté de substance. Il en 
va de même en cas de mariage, car ce saint sacrement instaure entre eux, 
conformément à notre Nouveau Testament, une alliance telle qu’ils 
deviennent, tenez-le pour certain, un même sang et une même chair. 
Après quoi, la faute retombe sur eux s’ils ne restent pas ensemble. Ma 
belle, puisque notre chair est la même, que notre volonté le soit aussi ; 
partageons notre décision comme nous partageons notre sang. » 

Son épouse lui répond : 

« Cher seigneur, vous ne m’entendrez jamais refuser quelque chose 
que vous désirez. 

— Ecoutez-moi, ma sœur, ma douce amie : quand vous aurez vos 


1. Allégation typique de l’auteur médiéval qui, pour «garantir» son histoire, se présente 
comme le traducteur en langue romane d’un texte latin (en fait fictif), mais qui ne peut non plus 
s’empêcher de réclamer une part de liberté créatrice ! Ici, pourtant, Heldris semble se souvenir 
plus particulièrement du prologue du Roman de Troie écrit vers 1165 par Benoît de Sainte-Maure 
(cf. éd. Constans, Paris, Société des anciens textes français, v. 33-34 et 139-144), roman d’ailleurs 
présent dans le manuscrit où figure Le Roman de Silence. Confiant en sa supériorité, il estime son 
histoire supérieure à tous les autres livres connus. Cf. P.-Y. Badel : « Rhétorique et polémique 
dans les prologues de romans au Moyen Age », Littérature , 20 (1975), p. 81-94. 



LE ROMAN DE SILENCE 


491 


contractions — quand il plaira à Dieu —, il n’y aura pour vous délivrer 
qu’une femme. Ne me le tenez pas à grief, ce sera ainsi. Elle fut l’épouse 
d’un pair d’Angleterre récemment mort à la guerre, alors qu’elle était 
enceinte. Après la mort de son époux, elle est venue chez ma tante et a 
accouché il y a quelques jours. L’enfant, prénommé Gautier, n’a survécu 
que huit jours à son baptême. Cette dame est ma cousine, nous sommes 
de la même famille. C’est à elle seule que je veux vous confier quand sera 
venu le moment de votre délivrance. Que vous ayez un garçon ou une 
fille, ma belle, faites-moi annoncer par elle que vous avez eu un fils, pour 
que ce soit entendu et su de tous. Car si nous avons une fille, elle n’obtien¬ 
dra pas la moindre miette de tous nos biens au soleil, si nous ne ména¬ 
geons habilement notre affaire et en secret pour qu’on n’en sache rien. 
Faisons-la élever comme un garçon, tenons-la cachée sous étroite surveil¬ 
lance, et si nous le pouvons elle sera pourvue de nos biens. Personne ne 
pourra jamais le contester. » 

A tout cela, la comtesse réplique : 

« Seigneur, que Dieu m’envoie un malheur si je ne le fais pas volon¬ 
tiers. » 

Elle demande alors la dame qui, promptement venue, est reçue aima¬ 
blement. Le comte emmène sa cousine dans sa chambre personnelle. Là, 
il lui expose toute l’affaire, en sorte qu’elle a bien compris ce qu’elle doit 
faire. Le comte lui fait de belles promesses, tout comme la comtesse. La 
dame dit qu’elle la servira, la suivra et l’accompagnera. 

La comtesse prend de plus en plus de poids, le comte s’inquiète de son 
mal. L’enfant la tourmente, la frappe, la pique. Le jour de l’accouchement 
approche. Vous savez qu’il n’est pas convenable que je décrive à travers 
les rimes de mon conte les efforts et les souffrances de la dame. Je me 
contenterai de dire qu’elle enfanta, et que l’enfant vint dans la douleur. 
Pour la pauvre comtesse, c’était comme si les maux de l’enfer s’étaient 
insinués dans son cœur, ses os, ses nerfs, ses veines, tant ses douleurs 
étaient intenses. Et la cousine du comte n’eut jamais à souffrir autant non 
plus, car elle était seule et sans assistance pour délivrer la comtesse. 
Comme on vous l’a souvent dit, qui s’occupe d’un malade prend part à 
son mal. 

Revenons-en à l’enfant. Je veux à présent révéler son sexe et faire 
savoir ce qu’il était : garçon ou fille ? Seigneurs, c'était une fillette ! A 
travers elle, Nature montrait tout ce dont elle était capable. Ne vous 
déplaise si je vous dis et vous apprends ce que fut son œuvre : vous devez 
avoir l’habitude, pour connaître un conte, d’entendre dire ce qui s’y rap¬ 
porte. Nature, la très puissante, s’approcha de l’enfant et s’appliqua à la 
tâche en se disant : « Je veux réaliser un chef-d’œuvre ! » 

A titre de comparaison, imaginons quelqu’un qui prend un crible, un 
tamis ou un blutoir pour faire du bon pain blanc : quand il y a mis la 
farine, il se met à la cribler, la bluter ou la tamiser, séparant la fleur, qu’il 



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LE ROMAN DE SILENCE 


place à part, du son grossier. Il opère ainsi un tri entre la fleur toute 
blanche et le son, si bien qu’il ne reste avec la fleur pas le moindre brin 
de paille, ni la moindre brindille ou le moindre résidu d’enveloppe de 
grain, pas plus que dans l’autre tas il n’y a la moindre trace de fleur. Avec 
la fleur, il fait ses gâteaux, et des tourteaux pour cochons avec le son. 
Nature procède exactement de la même manière quand elle veut créer un 
être humain doué de qualités parfaites. Tout d’abord, elle prend sa matière 
et commence par l’émietter, l’expurgeant et la purifiant à fond. Quand 
elle l’a soigneusement émiettée, elle sépare le fin du grossier. Avec la 
matière fine, elle forme, c’est la vérité, les gens de bien ; avec la matière 
grossière, elle forme la canaille. Mais si par hasard Nature est en colère, 
ou ne prend garde à ce qu’un peu de matière grossière ne vienne se mêler 
à la fine et ne subsiste après le trempage, c’est alors le cœur qui reçoit 
cette grossièreté en héritage. Et si vous ne voulez pas me croire, vous 
pouvez en trouver la preuve vous-mêmes : ne vous arrive-t-il pas souvent 
de rencontrer un cœur vil et méprisable dans un beau corps qui n’est, 
somme toute, qu’une grossière enveloppe ? Le corps, même issu de fins 
matériaux, n’est rien d’autre que cela ; mais le cœur formé de résidus 
grossiers ne vaut pas une nèfle. En revanche, si un peu de bonne terre 
tombe dans la tourbe grossière dont Nature façonne les gens du peuple et 
qu’elle s’y mêle, elle finit par se loger dans le cœur. De là vient que 
maintes personnes de basse extraction ont un cœur noble. De même que 
de nombreux nobles sont souillés, encombrés qu’ils sont d’un cœur vil, 
de même les humbles élèvent leur condition à la mesure de leurs capaci¬ 
tés. Et beaucoup sont, seront ou ont été d’une grande honnêteté. 

Je m’arrêterai là sur ce sujet. Je veux en revenir à cette enfant que je 
vous ai mentionnée. Nature s’y est appliquée. La matière en est belle et 
pure ; jamais Nature n’en travailla de meilleure. Elle est belle, et Nature 
la rendra plus belle encore, car elle compte en faire sa demoiselle. Voici 
ce que dit la rusée Nature, admirable à l’ouvrage : « Je ne me suis encore 
jamais décidée à prendre cette matière et à l’utiliser ; aujourd’hui, je vais 
l’employer pour réaliser ma demoiselle. Plus la matière est déliée, plus 
il faut affiner l’œuvre, bien commencer et terminer mieux encore. J’ai 
longtemps laissé de côté cette matière, et j’ai eu bien de la peine avec la 
matière grossière et vulgaire. Je veux à présent consacrer mes efforts à 
celle-ci. En elle seule, car tel est mon bon plaisir, je concentrerai davan¬ 
tage de beauté qu’il n’y en a dans la réunion des mille plus belles femmes 
de ce monde. Une fois au moins, mon œuvre doit manifester ce dont je 
suis capable. » 

Puis elle va à son coffre et l’ouvre. Il s’y trouve, par centaines de mil¬ 
liers, des moules qui lui sont indispensables : en effet, si elle n’en avait 
utilisé qu’un, tout le monde se ressemblerait tellement qu’il serait impos¬ 
sible de distinguer et de nommer quiconque. Mais Nature veilla bien à ce 
que rien dans son œuvre ne fût à blâmer. Elle possède de grands et de 



LE ROMAN DE SILENCE 


493 


petits moules, des laids, des contrefaits, des parfaits, car c’est ainsi que 
sont les gens : grands ou petits, beaux, racés. C’est pourquoi il y a une si 
grande diversité de moules. Nature en saisit un, qu’elle n’a jusqu’alors 
jamais consenti à utiliser. Par tout ce qu’elle a déjà réalisé, elle jure 
qu’elle a grande envie de se remettre au travail. Elle prend donc ce moule 
et l’emporte là où elle a la ferme intention de se mettre à l’œuvre. Elle 
commence par le haut et façonne une jolie tête, qu’elle orne d’une cheve¬ 
lure blonde qui luit clairement dans l’obscurité de la nuit. Elle lui boucle 
les cheveux et, depuis la raie jusqu’aux oreilles, descend tout droit sans 
que son peigne ne se casse. Puis elle fixe la chevelure au crâne. Jamais il 
ne sera nécessaire de chercher la raie, de peigner ou tresser ces cheveux : 
Nature sera là pour les remettre en ordre. Nature lui dessine et forme de 
petites oreilles, et des sourcils bruns, qu’elle place adroitement. Nul 
homme ne peut en voir d’aussi beaux. Nature s’exclame alors : « Que je 
sois punie s’il manque quoi que ce soit ! » De son pouce, elle délimite 
alors adroitement l’espace entre les deux yeux. Puis, rapidement, elle lui 
fait un visage bien lisse et bien composé, d’un teint plein de santé. « Ce 
sera ma fille », dit Nature. Alors, elle lui colore le visage de rouge, teinte 
qui s’affirmera de plus en plus sur les joues au fil de la croissance de la 
jeune fille. Elle trace la bouche, crée une petite ouverture et des lèvres 
proportionnées, ainsi que des dents bien serrées au-dessus du menton. 
Jamais vous ne verrez un aussi beau visage ! Ensuite, elle lui façonne un 
cou long et blanc, greffe de chaque côté des épaules bien arrondies. Elle 
lui fait encore des bras bien droits, de petites mains aux doigts longs, une 
poitrine de belle forme, des flancs minces. Jamais homme libre ou asservi 
ne vit femme mieux conformée. Nature lui forme encore des hanches 
arrondies, des cuisses tendres et bien faites, des jambes droites, des pieds 
aux orteils délicats. À quoi vous servirait que j’allonge encore ma des¬ 
cription ? Vous iriez croire qu’il s’agit d’un songe ! La vérité, c’est que 
nulle femme plus belle qu’elle ne naquit ni ne vécut en ce monde, pour 
autant que je puisse en juger. Rien en elle n’est à blâmer, si ce n’est 
qu’elle est trop belle : elle est pourvue de tant d’attraits qu’ils seraient 
largement du goût de mille femmes, si elles pouvaient se partager pareils 
traits de beauté. Jamais Nature n’a aussi bien œuvré en donnant vie à une 
créature mortelle '. 

Voilà la belle Eufémie accouchée. La beauté exceptionnelle de sa fille 
l’a remise de son angoisse. Cette grande angoisse l’a oppressée, mais la 
voilà atténuée, ainsi que les tourments infernaux, grâce à cette beauté. Je 
vais vous dire comment les choses se passèrent vraiment. Celle qui était 
avec la comtesse, cette cousine germaine à qui le comte avait fait sa pro- 


1. Heldris s’est peut-être souvenu du portrait d’Énide, autre chef-d’œuvre de Nature (cf. éd. 
Fritz, Le Livre de Poche, v. 411-441). En l’amplifiant considérablement, Heldris, le double de 
Nature, entend lui aussi démontrer ses capacités de création. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


messe, vint annoncer à ce dernier la naissance. Le sourire aux lèvres, elle 
se rend dans la grande salle et dit à haute voix devant tous les barons : 

« Réjouissez-vous, noble comte ! Notre véridique Seigneur Jésus vous 
a, dans Sa bonté et Sa miséricorde, accordé un très beau fils ! Vos amis 
seront encore plus nombreux désormais ! » 

Toute la cour se réjouit à l’annonce de cette nouvelle. Jamais il n’y eut 
joie plus grande. Le comte remercie le Seigneur, à qui l’on doit la pluie, 
le vent, le soleil, pour son enfant, qu’il soit fille ou garçon. Mais c’est 
bien volontiers, s’il plaisait à Dieu, qu’il accepterait d’avoir eu un fils. 
Aussi est-il plongé dans la perplexité, lui qui ignore la vérité. À la per¬ 
plexité se mêle l’espoir, et à l’espoir l’égarement. Le visage réjoui de la 
femme venue annoncer la nouvelle en riant chasse l’hésitation de son 
cœur ; mais en son for intérieur demeure un doute, puisqu’il a ordonné 
que l’on vînt annoncer, quel que soit le sexe de l’enfant, qu’il avait eu un 
fils. Il voudrait connaître déjà la vérité. La salle est pleine de chevaliers, 
on y mène grande joie. Un officier réclame le silence : 

« Notre maîtresse n’a pas besoin de bruit ! » 

Tous quittèrent la cour sur-le-champ, et le comte accourut dans la 
chambre pour s’informer et savoir ce qu’il en était. Il referme la porte de 
la chambre derrière lui. Son désir de connaître la vérité lui ôte tout scru¬ 
pule à s’approcher du lit de l’accouchée L II la touche de sa main droite, 
elle en est toute honteuse. Le comte cependant ne s’éloigne pas et lui 
demande : 

« Comment cela va-t-il, ma belle amie ? » 

Elle répond qu’après ce qu’elle a enduré, elle sera capable de supporter 
n’importe quel autre tourment dans l’intérêt de son seigneur. 

« Ma belle, je désire connaître le sort du fruit de votre chair : est-il de 
sexe masculin ou féminin ? J’ai besoin d’être fixé ! 

— Cher seigneur, si vous ne le savez encore, apprenez de moi que 
c’est une fille, et la plus belle créature que Nature ait jamais façonnée en 
ce monde. » 

Elle lui montre alors sa fille. Le comte la voit, lui fait le signe de croix, 
puis dit : 

« Que le Seigneur qui te créa et te conforma ainsi te donne ce que je 
désire voir, qu’il te fasse grandir et prospérer, et accorde la santé à ta 
mère ! » 

Le comte se répand en éloges et assure que pour rien au monde à 
présent il ne préférerait un fils à cette fille, car jamais il n’a vu d’être aussi 
beau. Il admire son teint de lys et de rose. Si Dieu lui permet de garder le 


1. Au Moyen Âge, l’accouchement est strictement une affaire de femmes. Dès les premières 
douleurs, le mari est écarté et la parturiente reste seule avec la « ventrière » (ancêtre de la sage- 
femme) et ses assistantes. Même après la délivrance, la nouvelle mère est réputée impure et doit 
rester isolée jusqu’à la cérémonie des relevailles. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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secret à ce sujet, ses vœux sont comblés. Il adresse alors ce discours à la 
comtesse : 

« Nous allons devoir prendre nos dispositions pour que notre héritière 
ne perde pas sa terre. Ma belle, je souhaite la soustraire à l’interdiction 
édictée contre les femmes, comme vous m’avez déjà entendu le dire. Je 
veux faire de notre fille un garçon. Réfléchissez-y bien, ma belle amie : 
nous ne pouvons pas savoir si nous aurons un jour un héritier mâle, nous 
n’en sommes pas assurés. Et si par bonheur cela nous arrive, nous débar¬ 
rasserons cette enfant-ci de son identité masculine 1 . Nul ne pourra nous 
accuser de trahison, de félonie, de méchanceté ou de vilenie. Et si nous 
n’arrivons pas à avoir un héritier mâle, celle-ci ira au vent et au soleil, 
s’exposera au froid et à la bise. Elle sera bien gardée. Je lui ferai d’abord 
couper les cheveux, fendre le milieu de ses habits ; elle portera des braies. 
Et cette dame qui est ma cousine germaine y veillera ; pour l’amour de 
moi elle se fera nourrice. Aussi vrai que je suis puissant, elle sera riche. 
Elle n’aura pas lieu de craindre quelque déshonneur si elle me secourt 
dans la présente nécessité. Pour l’heure, faisons baptiser l’enfant et apai¬ 
sons ainsi nos craintes, car si le baptême la protège de sa grâce, nous 
serons plus tranquilles. Faisons-la nommer Silence, en l’honneur de 
sainte Patience, pour cette raison que le silence éloigne l’angoisse. Que 
Jésus-Christ, par Son pouvoir, nous permette de la cacher et de taire son 
existence, comme il Lui plaira ! Je ne puis trouver de meilleur parti pour 
l’enfant. Il sera nommé Silencius ; et si par hasard l’on vient à découvrir 
sa vraie nature, nous changerons cet “us” en “a”, et elle aura pour nom 
Silencia. Si nous lui ôtons donc cet “us” nous la rendrons à une existence 
normale, car il est vrai que cet “us” est contre nature alors que l’autre 
terminaison serait conforme à sa nature 2 . » 

Sa femme la comtesse dit alors : 

« Du moment que l’enfant est baptisé, rien de ce que vous venez de 
dire n’est à blâmer. » 

S’approchant alors du bébé, le sage comte, de ses propres mains, lui 
ceint les reins d’un lange, afin que le prêtre n’aille pas découvrir par 
hasard sa véritable nature — il suffira de dire au chapelain, avant qu’il ne 
le touche, qu’il faut baptiser rapidement l’enfant parce que sa vie s’ame¬ 
nuise et qu’on risquerait de le tuer en cherchant à ôter son lange. Le comte 
était vraiment un homme prudent et avisé. Il se charge lui-même du 
message, appelle immédiatement le chapelain, le mène à la chapelle et lui 
dit : 


1. Heldris exprime cela par un néologisme suggestif : desvaleter (préfixe privatif accolé à valet , 
pris dans le sens de « garçon »), formé sur le modèle de despuceier. Seul le retour de Silence à la 
norme lui ouvrira l’accès à la vie sexuelle. 

2. Jeu de mots lié à l’ambivalence sexuelle de Silence : « us » désigne la terminaison masculine 
de son prénom, contraire à sa vraie nature, mais aussi la coutume qui devrait normalement régir 
son existence de fille. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


« Mon fils se meurt ! » 

Et le prêtre de se tordre les mains de chagrin. Le comte lui réplique : 

« Cela ne sert à rien, votre douleur ne fait ni bien ni mal, il n’en sortira 
rien de meilleur ou de pire. Préparez plutôt l’eau et le sel. Allez chercher 
ce qu’il faut ! » 

Le prêtre s’en va, prend de l’eau dans un vase décoré et du sel dans une 
pièce attenant à la chapelle. 

Le comte appelle sa cousine, qui vient avec l’enfant, dont la tête bal¬ 
lante dépassait de ses bras. Il semble sur le point de mourir, branle de la 
tête, car la dame, prudente et fort rusée, l’agite délibérément. Comme elle 
a la langue bien pendue, elle leur dit : 

« L’enfant n’a plus qu’un souffle de vie. Hâtez-vous donc avant qu’il 
ne nous quitte ! » 

Pressé, le chapelain le baptise à l’aide d’une coupe, puis l’enveloppe 
car il craint de le voir mourir entre ses mains. En dépit de la nature et de 
l’usage, voilà l’enfant nommé Silencius. 

Partout se répand la nouvelle que l’enfant est mourant : nul n’en est 
heureux, car il était notoire que Notre Seigneur lui avait accordé une 
grande beauté. Aussi se lamentent-ils d’autant plus. Il y avait là beaucoup 
de personnes saisies de douleur, qui disaient que l’enfant était mignon et 
gracieux ; eût-il été laid, bossu ou lépreux, jamais il n’aurait rendu l’âme 
aussi vite. Mais c’est bien vrai, ce que l’on dit : en notre siècle, ceux qui 
sont bons et beaux meurent, ceux qui sont méchants et laids demeurent ! 


VIII. Silence est confiée à la garde du sénéchal 

(v.2139-2350) 


Voilà beaucoup d’émotion pour rien : l’enfant, qui n’était nullement 
malade, était sain et sauf de tous les maux qu’il n’avait pas. Dans le comté 
se trouvait un sénéchal, parent de Renaud, celui-là même qui pourrissait 
déjà en terre. Il avait été élevé avec la comtesse et aimait la belle Eufémie 
davantage que sa propre fille. Il habitait dans un bois, du côté de la mer. 
Or donc, le comte le prit en grande amitié car il avait entendu dire beau¬ 
coup de bien de lui et de son extrême loyauté. Il explique à sa femme : 

« Madame, je vais le faire venir et lui confier l’enfant. Je lui ferai 
édifier une maison cachée et isolée dans le bois. Notre enfant y demeurera 
avec ma cousine, à charge pour elle d’agir de façon irréprochable et de 
veiller à ce que nul ne passe ou ne se rende dans cet endroit. Il n’y aura 
pas sur place de nombreuse compagnie, sauf, pour l’aider, un enfant de 
faible intelligence, qui ne saura rien et ne dévoilera pas la situation. Elle 
devra toutefois rester prudente en permanence. Elle y sera peu aidée, mais 
une seule semaine ainsi assurée lui vaudra un plus grand mérite qu’un an 



LE ROMAN DE SILENCE 


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complet d’efforts. Le sénéchal fournira à ma cousine tout ce qu’elle pour¬ 
rait, selon lui, désirer ou demander. Et si le jeune nigaud demande pour¬ 
quoi elle demeure si seule avec l’enfant, on répondra qu’elle n’aime pas 
la foule, qu’elle a honte d’élever cet enfant alors qu’elle est parente d’un 
comte. » 

La dame qui devait dissimuler l’enfant assistait à la conversation et 
assura le comte et la comtesse, avec force serments, qu’elle veillerait si 
discrètement sur l’enfant dont l’éducation lui était confiée qu’elle trompe¬ 
rait tout le monde et que personne ne saurait la vérité sans son aveu. 
Jamais ils n’entendront dire que quelqu’un est parvenu à connaître la 
raison pour laquelle cet enfant a été recueilli et tenu caché ainsi. On 
appelle alors le sénéchal qui, à ce commandement, arrive. Il est reçu très 
chaleureusement et dans la plus grande discrétion. Le comte et la 
comtesse lui exposent alors la situation et le prient de bien la tenir secrète, 
afin que la vérité ne puisse transpirer et que nul n’apprenne qu’il a l’édu¬ 
cation d’un enfant à charge. Le sénéchal leur jure tous ses grands dieux, 
se porte garant : si l’enfant n’avait plus d’autre ami que lui, avec l’aide 
de Dieu, il cacherait la vérité pour rendre à l’enfant son héritage. Alors le 
comte lui-même le salue ainsi que sa cousine la comtesse. 

Ils se répandent en dons et en promesses à l’égard de la nourrice afin 
que celle-ci ne tienne pour méprisable d’avoir à élever leur fille à la 
manière d’un garçon. Pour ma part, s’ils paient chèrement la dame, je n’y 
vois nul blâme, car au lieu d’une fillette ils auront un jeune homme et, 
à la place d’une fille, un petit héritier mâle. En d’aimables adieux, tous 
s’embrassent affectueusement. Le sénéchal prend le chemin du retour car 
une telle affaire ne souffre aucun délai. Il emmène l’enfant et sa nourrice. 
C’est maintenant au sénéchal de mettre en œuvre les ruses et les efforts 
nécessaires au secret. Arrivé chez lui, il dissimule sa mission à ses 
proches comme aux étrangers. Il fait construire une maison belle et 
confortable dans le bois, à côté de la cour. Ne trouvez-vous pas qu’il agit 
sagement ? Que si ! La maison est entourée par le bois, les murs et une 
palissade. Sans craindre aucun blâme, le sénéchal y fait poser une ferme¬ 
ture très résistante : quel qu’il soit, celui qui voudrait y pénétrer connaî¬ 
trait à fond le français avant d’avoir pu y mettre un pied ! Il y a une jolie 
cour bien nette ; le sénéchal y installe deux bonnes fermetures, deux 
verrous et de solides serrures. Il a prévu jusqu’à quatre clefs, afin que nul 
maraud ne puisse s’y introduire. Il en garde deux et confie les deux autres 
à la nourrice de l’enfant ; ainsi il pourra entrer et elle pourra sortir à son 
gré. Il installe la dame et l’enfant dans la maison. Il les a munis de toutes 
sortes de biens, et leur a envoyé un enfant afin qu’il leur tienne compa¬ 
gnie : ils ne manquent de rien. Mais il n’ajoute aucun serviteur qui risque¬ 
rait d’enquêter au sujet de l’enfant et de découvrir sa véritable nature. 
Alors le sénéchal s’en va, et la dame se réjouit d’avoir affaire à un homme 
si avisé. Voilà, je vous ai bien expliqué l’origine de cette aventure : vous 



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LE ROMAN DE SILENCE 


savez comment ils agissent contre Nature, ceux qui ont détourné l’enfant 
de sa voie comme je viens de vous le raconter. 

Quand Nature s’aperçut qu’ils l’avaient dupée et trompée et qu’ils 
avaient détourné son œuvre de la voie qu’elle lui avait tracée, croyez-vous 
qu’elle n’en ait pas éprouvé une grande peine, qu’elle ne leur en ait pas 
beaucoup voulu de changer sa fille en fils, et qu’elle n’ait pas conçu un 
grand mépris pour une telle action ? Que si ! Apprenez-le dès mainte¬ 
nant ! « Ils m’ont méprisée et fait comme si Culture valait davantage que 
ma propre action ! s’exclame Nature. Mon Dieu, mon Dieu ! L’affaire est 
grave ! Sur terre, rien de ce qui a reçu de Nature sa subsistance ne peut, 
par la suite, se dénaturer. La colère rend mon cœur plus froid que glace à 
la pensée que Culture déguise le produit de mon art. J’y ai mis une beauté 
introuvable dans mille êtres réunis ; en elle j’ai voulu vérifier mon 
pouvoir. Pauvre de moi, cela se retourne maintenant contre moi ! Il en va 
de même au sujet de son teint : sur son visage, j’ai uni le blanc au vermeil, 
je les ai équilibrés l’un par rapport à l’autre pour défier le monde entier. 
J’y ai mis un blanc admirable afin qu’elle ne fût trop vermeille, et un 
vermeil de grande valeur afin que le blanc n’y soit pas d’une pâleur exces¬ 
sive. Et voilà qu’ils en ont fait un héritier mâle, qui sera exposé au vent 
et au soleil comme si c’était une œuvre grossière ! Si je ne finis pas par 
la démasquer, alors en effet Culture a plus de pouvoir que moi ! » Tels 
sont les propos de Nature. 

Seigneurs, par Dieu, elle a raison ! Nul homme n’a le pouvoir de la 
vaincre ni de la tromper durablement, voire de l’abjurer. Je sais parfaite¬ 
ment que grâce à l’éducation qu’ils ont reçue beaucoup d’hommes font le 
bien en dépit de leur nature, soit en faisant effort sur eux-mêmes, soit 
parce qu’ils n’osent pas agir autrement. Or, celui qui fait le bien par 
devoir ou par crainte de récolter pis est dirigé non par une hypocrisie 
naturelle, mais par une peur inculquée. Et quand il n’a plus peur, croyez- 
vous que son cœur ne lui dicte son comportement ? Eh oui ! Son cœur lui 
souffle sur tous les tons que mille marcs honteusement gagnés valent 
mieux qu’une somme inférieure d’un denier gagnée en tout honneur, et 
que mieux vaut le plus que le moins. Souvent, nous voyons un homme 
s’installer un, deux, trois ou quatre ans dans un bon train de vie grâce à 
son éducation, malgré sa mauvaise nature. Et puis après il s’en repent, 
regrette d’avoir fait le bien et parachève sa perfidie en retournant à sa 
vilenie. En effet, sa nature infâme garde des droits sur lui ainsi que son 
cœur grossier qui le domine et qui souille sa famille. D’autre part, maint 
cœur de noble nature est gravement corrompu par l’éducation, et s’attache 
tant à l’ignominie qu’il a ensuite bien du mal à s’en détacher. Car si un 
noble cœur s’habitue à l’amertume de la méchanceté et s’en grise, il 
n’aura guère envie de s’en affranchir à la manière du méchant qui renonce 
au bien. Je peux prouver ceci de la manière suivante : une petite coupe 
pleine de fiel gâterait davantage un muid de miel qu’un muid de miel 



LE ROMAN DE SILENCE 


499 


n’adoucirait une mesure de fiel. Une mauvaise éducation, si courte soit- 
elle, dégrade plus une bonne nature qu’un long enseignement du bien ne 
peut amender un cœur de basse extraction. Il y a certes beaucoup à dire 
sur ce point, mais j’ai envie de revenir à mon sujet. Je désire parler de 
l’enfant pour qui Nature se dépense en plaintes et gémissements ; elle 
frémit et gronde de colère, s’emporte contre Culture. Mais c’est en pure 
perte, car Silence ne sera désormais plus une fille. 


IX. Enfance de Silence 
(v. 2351-2681) 

Je puis vous dire en toute certitude que l’enfant grandit beaucoup plus 
en un an que ne ferait un autre enfant en trois ans. Jamais on n’a pu, au 
sujet d’un enfant élevé dans les bois, vous dire tant de bien '. Il faut dire 
que je me suis particulièrement appliqué à cette histoire, que j’ai mise en 
vers avec un meilleur style. 

Quand l’enfant fut en âge de porter des vêtements, on prit soin de l’ha¬ 
biller avec des vêtements masculins à sa taille pour dissimuler son sexe. 
Le sénéchal venait de temps à autre rendre visite à l’enfant et à la dame 
qu’il gardait dans le bois avec tout le confort possible. Il eut aussi la 
sagesse de faire apprendre à lire à l’enfant dès qu’il eut atteint l’âge de 
raison. C’est ainsi qu’il voulait le garder et le faire rester aux abords du 
logis ; en quelque autre lieu où il fût allé, l’enfant, par naïveté, aurait 
laissé connaître aux gens sa nature et Culture aurait été trahie. La dame 
était seule pour l’éduquer et elle s’en acquittait fort honorablement. Vous 
n’avez jamais connu d’aussi bonne nourrice ! Elle instruisait l’enfant et 
l’incitait à faire par ses bonnes manières honneur aux puissants comme 
aux humbles. L’enfant ne la repoussait pas, il était au contraire ravi d’ap¬ 
prendre, car il y était naturellement disposé. Soutenu par son origine, il 
s’éduquait lui-même. On dit souvent que le bon oiseau s’élève lui-même. 
Et celui-ci apprend spontanément bien davantage qu’il n’appartient à son 
âge. Il y avait dans le pays des enfants, certains natifs de la région, d’au¬ 
tres d’ailleurs ; de l’un à l’autre existaient certaines ressemblances. Mais 
nul ne peut, ni en bonté, ni en savoir, se comparer à Silence, dont je vous 
dirai ceci : tout comme il surpasse tout le monde en beauté, il est plus 
vaillant et plus courageux que tous les autres réunis. Vous connaissez 
maintenant mon avis. 

Le sénéchal rapporta toutes ses qualités au père et à la mère, leur dit 


1. On songe évidemment au Perceval de Chrétien de Troyes (début du Conte du G ruai , xn c s.), 
au jeune Fergus, héros éponyme d’un roman de Guillaume le Clerc (xm c s.) ou à l’enfance de 
Lancelot auprès de la Dame du Lac (Lancelot en prose , xm c s.). Là encore, Heldris se situe dans 
un rapport d’émulation vis-à-vis de ses devanciers. 



500 


LE ROMAN DE SILENCE 


que c’était un effet de la grâce divine. Ne leur fit-il pas plaisir, selon 
vous ? Si, bien sûr ! Jamais ils ne furent plus heureux que lorsqu’ils 
purent le vérifier par eux-mêmes. Le sénéchal les conduisit au château et 
l’enfant s’efforçait d’autant plus de bien agir qu’ils le louaient. Au 
contraire, les méchants, quand ils entendent qu’on les apprécie, en tirent 
orgueil et se laissent envahir par une grande folie, car ils ne valent rien. 
L’orgueil leur enfle la langue et, sachez-le, ils s’en étranglent. 

« Que me dis-tu ? Pour qui nous prends-tu 1 ? 

— Seigneurs, celui qui est attiré par le mal empire pour un motif futile, 
pour autant que je puisse en juger. Ni la louange ni le blâme ne peuvent 
faire renoncer le méchant à ce que lui dicte son cœur ; c’est pourquoi je 
dis que Nature surpasse Culture. Celui qui se complaît à de mauvaises 
actions et se déshonore en connaissance de cause, je le tiens pour fou s’il 
persévère dans cette voie déshonorante. Et si son cœur l’empêche d’y 
renoncer, alors c’est lui l’esclave et son cœur le maître. Tant pis pour lui 
si son cœur le gouverne ! » 

Le comte a vu son enfant, s’est rendu compte qu’il est doué d’une vive 
intelligence. Il prie Dieu et s’humilie envers Lui afin qu’il se souvienne 
de son enfant et le maintienne durablement dans cette heureuse dispo¬ 
sition. 

Quand l’enfant en sut assez pour bien comprendre qu’il était une fille, 
son père lui parla et lui expliqua pourquoi on le déguisait et le cachait 
ainsi : 

« Si le roi Ébain savait ce que nous faisons de vous, fils chéri, vous 
n’auriez qu’une maigre part de tous nos biens au soleil. En effet, le roi, 
mon cher fils, déshérite toutes les femmes d’Angleterre à cause d’une 
guerre à mort que se livrèrent deux comtes pour deux femmes jumelles 
du pays. Mon cher fils joli, ce n’est pas pour nous que nous agissons de 
la sorte, mais pour vous. Mon fils, vous connaissez maintenant toute l’af¬ 
faire. Aussi fort que vous tenez à votre honneur, cachez votre existence 
en toute circonstance. » 

Et l’enfant, en peu de mots, lui répondit très doucement avec la sagesse 
qui le caractérisait : 

« N’ayez pas la moindre crainte car, s’il plaît à Dieu, je parviendrai à 
cacher mon existence à tout le monde. » 

Son père lui fait de nombreuses recommandations, et souvent aussi sa 
mère, le sénéchal et la nourrice. Chacun l’incite à bien agir, et lui a l’intel¬ 
ligence de recevoir leurs conseils avec confiance. 

Pour l’aguerrir et lui apprendre à monter à cheval, le sénéchal l’em¬ 
mène dans les forêts et près des rivières, nombreuses dans la région. Plus 
souvent encore, il l’expose à l’ardeur du soleil pour lui faire acquérir un 


1. Le narrateur semble imaginer ici la réaction offusquée de ses nobles auditeurs, qui se croient 
visés par la remarque satirique qui précède. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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> 

hâle plus viril. A force d’employer les manières des hommes et de rejeter 
celles des femmes, l’enfant devint pratiquement un mâle ; tout ce qu’on 
voyait de lui en avait l’apparence. Mais il y a tromperie sur la marchan¬ 
dise : sous ses vêtements, c’est une fille... 

Les premières années, le sénéchal veilla sur lui plus que sur tout. Au 
fur et à mesure que l’enfant grandissait, il relâcha sa surveillance. A quoi 
bon le tenir serré quand il n’y avait plus de folie à redouter de sa part ? 
La peur de perdre ses droits le poussait à enrichir ses connaissances ; son 
cœur même le gardait de toute folie. Aussi jouissait-il d’une liberté rela¬ 
tive. Parvenu à l’âge de onze ans, il resta son seul maître. A la gymnasti¬ 
que, au combat, à l’escrime, il faisait à lui seul trembler tous ses 
compagnons réunis. Ainsi, Silence s’endurcit, car son caractère était 
forgé dans le secret. 

Au bout de douze ans, Nature vint le blâmer vivement et le disputer : 

« C’est bien étrange que tu t’amuses comme un garçon, que tu ailles au 
vent et au soleil, car c’est avec un moule spécial que, de mes deux mains, 
je t’ai créée. Et j’ai réuni en toi toute la beauté que j’avais si longtemps 
économisée. Mille personnes m’estiment ridiculisée par ta grande beauté, 
car cette beauté dont tu es comblée, je l’ai refusée à mille femmes. Pour 
l’heure, mille d’entre elles te désirent énormément à cause la beauté 
qu’elles te voient, car elles croient peut-être que tu possèdes une chose 
que tu n’as pas. Et telle qui est actuellement ta grande amie te haïrait de 
tout son cœur si elle connaissait ton état : elle s’estimerait grugée, une fois 
son espérance ruinée ! Vraiment, tu m’outrages gravement en te pliant à 
une telle éducation. Tu ne dois pas vivre dans les bois, lancer des javelots, 
tirer et chasser à l’arc. Sors de là, c’est Nature qui te le dit ! Va faire de 
la couture dans ta chambre, voilà ce que réclame la loi naturelle. Tu n’es 
pas Silencius ! » 

Et l’enfant lui répond : 

« Je n’ai jamais rien entendu de tel ! Silencius ! Qui suis-je donc ? J’ai 
nom Silencius, je le crois bien, ou alors je suis autre que je n’ai été. Mais 
je sais bien, je le jure sur ma main droite, que je ne puis être un autre ! Je 
suis donc Silencius ou je ne suis personne '. » 

En son for intérieur, il se dit que Nature joue sur les mots avec lui : 
sous prétexte que cet « us » est contraire à l’usage, il ne se nomme pas 
Silencius. Il est tenté d’aller coudre comme le lui a ordonné Nature, car 
même pour un fief ou un héritage on ne doit pas vivre de façon si sauvage. 

Alors survient Culture, qui voit que Silence parlait à Nature : 

« Dis donc, que fais-tu ici ? 

— Nature me gronde. Et, ma foi, elle n’a pas tort de m’inciter à 


1. Il est difficile de rendre le jeu de mots de l’auteur sur mis, signifiant aussi bien « nul » (« per¬ 
sonne ») que « nu ». Tel est bien le dilemme de Silence : l’identité masculine est une garantie 
d’existence au regard de la loi (elle permet d’hériter), mais elle serait anéantie par la nudité de 
Silence, qui dévoilerait son vrai sexe. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


prendre pour habitude une conduite légitime, car celle que je mène n’est 
pas naturelle. C’est vrai, jamais aucune femme de ma famille n’a mené 
un tel genre de vie. Moi non plus, je ne le suivrai pas plus longtemps ; je 
me conformerai à une conduite de femme. Je ne veux pas avoir les 
cheveux coupés, ni porter des vêtements fendus et des braies ; je ne veux 
plus davantage vivre comme un garçon, prendre mon carquois et mon 
arc. Pareille histoire arriva-t-elle jamais à aucune femme ? Non, jamais ! 
Maintenant, quand je reste habillé pour me tenir à l’écart des jeux ordinai¬ 
res des garçons, tous mes compagnons raillent : “En voilà un dont le 
courage sera redoutable s’il obtient de vivre longtemps !” Mais ils igno¬ 
rent ce qui convient à mon état. Et lorsque je me déshabille, j’ai peur que 
mon sexe ne vienne à être découvert et ne soit bien méchamment 
accueilli. J’ai jusqu’à présent vécu enfermé dans une cour de château. Je 
laisserai tout ceci derrière moi, et dorénavant je vivrai paisiblement. Le 
Dieu tout-puissant qui me fit naître saura me guider et me combler : n’ai- 
je pas entendu dire qu’il est tellement bon qu’il accorde à toute créature 
tout ce qui lui convient ? Une femme a-t-elle jamais été vilement abusée 
et trompée au point de faire ce que j’ai fait par cupidité ? Vraiment, je ne 
sais pas ! » 

Croyez-vous que Culture fut contente d’entendre ceci ? Oh que non ! 
Au contraire, elle frémit et gronde, s’irrite contre Nature, la regarde droit 
dans les yeux et lui dit d’un air fâché : 

« Laissez mon élève tranquille, maudite Nature ! Je l’ai complètement 
dénaturé, c’est vrai, jamais il ne vivra sous votre coupe. Si vous ne cessez 
de rôder autour de lui, je retournerai, par mes soins, mille personnes 
contre vous : vous pourrez bien aller vous vanter très loin si je n’y arrive 
pas ! Je suis parfaitement capable d’apprendre à un enfant noble à devenir 
un mauvais homme ! Je vais démolir tout ton discours, Nature ; va-t’en 
avec la honte de Silencius ! » 

Après que Nature fut partie et eut dévalé le rocher où Culture avait 
argumenté de la sorte, voilà que le combat intérieur de Silence recom¬ 
mença. Raison lui démontre en détail que se résoudre et s’employer à 
rejeter son éducation pour suivre sa nature est à peine mieux que mourir. 

« Crois mon conseil, Silence, mon ami, et fais la paix dans ton esprit. 
Fais de ton cœur une citadelle. Si Nature, qui te tourmente en ce moment, 
te capture en le prenant, sois sûr que jamais plus tu ne pourras être un 
jeune homme. Tu perdras tout, cheval et charrette. N’espère pas que le roi 
te donne ton fief, au prix d’un parjure, s’il apprend ta véritable nature. » 

Raison est à son tour restée si longtemps auprès de Silence, elle l’a tant 
sermonné, qu’il reconnaît avoir cru un conseil stupide lorsqu’il pensait se 
défaire de ses bonnes vieilles habitudes pour adopter une conduite fémi¬ 
nine. Il se rappelle alors les traditionnelles occupations d’intérieur, dont 
il a souvent entendu parler : l’état de femme et ses usages l’ennuient pro¬ 
fondément, il se rend compte que la situation de l’homme vaut vraiment 



LE ROMAN DE SILENCE 


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mieux que celle de la femme. « Vraiment, fait-il, ce serait malheureux de 
me rabaisser quand je domine : je suis au-dessus, et il me faudrait aller 
au-dessous ? J’ai de la valeur et du courage à revendre. Mais je perds tout 
et je fais mon déshonneur si je souhaite rejoindre l’état de femme. J’ai 
pensé cela pour me faciliter la vie. Mais ma bouche est trop rude pour 
donner des baisers, trop raides sont mes bras pour enlacer. Le jeu qu’on 
mène sous les courtines pourrait vite me mener à la mort, car je suis un 
jeune homme et non une demoiselle. Je ne veux pas perdre mon grand 
héritage, ni l’échanger contre un moindre. Je ne veux pas manquer à la 
parole que j’ai donnée à mon père — sinon, que Dieu me fasse connaître 
la mort ! Nature peut bien s’évertuer, je ne révélerai pas ma situation. » 
Telle est la vérité, ainsi que le dit l’histoire qui retrace la vie de 
Silence : jamais personne n’eut à se plier à une contrainte semblable à ce 
que vous pouvez entendre à son sujet. Je ne prétends pas qu’il n’ait pas 
été agité de pensées contradictoires, ni ne se soit tenu des raisonnements 
bizarres : c’est normal pour un enfant d’une naissance telle que la sienne, 
surtout pour un enfant si jeune qui doit s’appliquer à pareil mode de vie. 
Et le cœur est une chose étonnante, d’étrange nature : capable d’une puis¬ 
sante réflexion, il tourne et retourne bien souvent les profondes pensées 
qu’il abrite pour son propre malheur. C’est pourquoi je dis que Silence, 
obligé à de grands renoncements, était tourmenté de pensées qui le fai¬ 
saient souffrir. Sans cesse, il était sur le point de contrarier ce à quoi son 
cœur aspirait. Or, qui agit contre son désir doit s’attendre à souffrir 
souvent. Le cœur de Silence était partagé. 


X. Les deux ménestrels 
(v. 2682-2986) 

Arriva le douzième hiver après la naissance de Silence, qui entrait dans 
sa douzième année — année qui lui sera fort cruelle, bien qu’il soit beau, 
courageux, généreux, courtois et aimé de tous... Quand il le souhaitait, il 
demeurait deux ou trois jours en compagnie de son père ou de sa mère. 

Ecoutez l’extraordinaire aventure que nous relate notre texte ! Il y avait 
dans la région deux ménestrels comme il n’y en eut jamais. L’un était le 
meilleur jongleur du monde, l’autre était harpeur. En parcourant l’Angle¬ 
terre, ils avaient amassé beaucoup d’argent. Parvenus en Cornouailles, ils 
furent bien accueillis par le comte et passèrent huit jours avec lui. Un bon 
salaire leur fut versé lorsqu’ils eurent envie de s’en aller. Ils gagnèrent 
alors la côte car ils voulaient passer en Bretagne. La nuit les surprit sur 
une plage à côté d’une très grande forêt où se trouvait la maison — elle 
existe encore — qui servait de demeure au sénéchal dont vous m’avez 
entendu parler, celui qui élevait le « fils » du comte. La tour principale 



504 


LE ROMAN DE SILENCE 


dépassait du bois, à un jet de pierre ; mais d’épais nuages les empêchaient 
de bien la distinguer : c’était déjà l’heure entre chien et loup. Ils voient 
que le bois s’obscurcit et ne savent ni par où y entrer, ni par où en sortir. 
Ils ignorent tout du pays et se mettent à dire : 

« Mon Dieu, saint Julien, accordez-nous pour cette nuit un hôte 
qui ne nous donne ni ne nous ôte rien ; que les malfaiteurs ne nous 
dépouillent pas de ce que nous avons mis tant de temps à acquérir ! 
Protège-nous, Seigneur, ainsi que notre équipement. » 

À ce moment, un nuage se dissipe et ils aperçoivent l’ombre de la 
tour au-dessus du bois, à un jet de pierre. Pour l’atteindre, il fallait péné¬ 
trer dans la forêt par un chemin situé sur leur gauche, puis prendre à main 
droite. Ils s’engagent dans un sentier et parviennent jusqu’à la ténébreuse 
tour. Que leur importe, maintenant qu’ils sont là ? Sans attendre davan¬ 
tage, ils appellent à voix forte : 

« Il y a quelqu’un ? 

— Oui ! leur répond-on. Qui êtes-vous et que voulez-vous ? 

— Ouvrez, et vous le saurez. » 

Le portier ouvre la porte, ils expliquent le motif de leur venue : 

« Nous sommes jongleurs. Y a-t-il ici quelqu’un qui accepterait de 
nous héberger pour cette nuit ? 

— Oui, les amis, je pense bien : jamais vous n’aurez été si bien logés ! 

— Que Dieu garde le maître de ces lieux et tous les siens ! répondent 
les musiciens. Jamais il n’y eut pareil portier auprès d’une porte ! C’est 
aux serviteurs d’une maison qu’on peut raisonnablement juger si le maître 
est ou non un sage. En effet, nous avons bien entendu dire que le bon 
seigneur fait les bons serviteurs sans jamais avoir à user de verges. Et les 
bons serviteurs font de bons seigneurs. » 

Le portier tend la main au plus grand des deux hommes. Après avoir 
installé leurs chevaux, il fait monter les jongleurs auprès du sénéchal, qui 
leur fait l’impression d’un très sage homme. Après le repas, ils ne ména¬ 
gèrent pas leur peine : l’un joue sur sa vièle un lai breton, l’autre accom¬ 
pagne à la harpe l’histoire de Guiron. Après, ils redéfinissent leurs 
accords et joignent leurs deux instruments pour jouer ensemble un lai de 
Mabon '. Ce lai est encore estimé de nos jours et il en sort une mélodie si 
douce que nul ne retient ses louanges : 

« Vraiment, c’est Dieu qui nous envoie ces jongleurs ! Béni soit celui 
qui les a fait venir ici ! » 


1. Il existait au Moyen Âge des lais lyriques (chantés) et des lais narratifs, relatant des histoires 
courtoises et/ou féeriques. Certains lais étaient insérés dans les romans arthuriens en prose du 
xm c siècle, tel Guiron le Courtois , auquel il est peut-être fait ici allusion à moins qu’il ne s’agisse 
du « lai de Gurun » chanté par Iseut dans le Tristan de Thomas (cf. Tristan et Yseut , éd. 
J.-C. Paycn, Paris, Garnier, 1974, v. 833-842 ; ce lai contient le célèbre motif du « cœur mangé »). 
Quant à Mabon, qui apparaît dans plusieurs romans arthuriens, il est généralement présenté 
comme un sorcier ou un enchanteur ( Le Bel Inconnu , Première Continuation Pereeval , Tristan en 
prose...). 



LE ROMAN DE SILENCE 


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Mais d’ici deux nuits, ils entendront résonner d’autres chants, et leur 
seigneur en sera plus affligé que s’il avait vu tuer son fils. 

C’est pour son malheur que le sénéchal a vu ces hommes. Quand ils 
eurent assez joué, le sénéchal alla se coucher. Il perdra cette nuit l’objet 
de ses soins. Sans plus tarder, les ménestrels vont se reposer. Ils en 
avaient bien besoin, la chevauchée de la journée les avait énormément 
fatigués. Silence les aida à se déchausser. Personne d’autre que lui ne les 
servit cette nuit. À qui que cela fût agréable ou désagréable, il ne voulait 
pas qu’un autre y mît la main, ni qu’on s’en chargeât à sa place. Les 
ménestrels se couchent. Silence, avec beaucoup de bienveillance, les 
borde et donne à chacun un oreiller. Les deux hommes s’étonnent alors 
qu’un enfant d’âge si tendre soit capable de tels services. Jamais enfant 
ne fut d’une noblesse égale à la sienne ni d’une aussi grande amabilité. 
Ils lui demandent qui est son père. 

« Un vavasseur, et ma mère est la nourrice du grand garçon qui est le 
fils aîné de notre seigneur. » 

Eux de dire : 

« Ton seigneur a deux très beaux enfants, cependant il t’honore davan¬ 
tage que l’aîné ou que le cadet. Par pitié, dis-nous pourquoi il agit ainsi : 
nous savons bien, à coup sûr, que si tu n’étais fils de prince, il ne te chéri¬ 
rait pas autant. 

— Holà ! Ces paroles ne sont pas dignes de votre intelligence ! 
Souvent le sage se montre plus dur envers ceux qu’il aime le plus. Et 
pourtant, ce n’est pas de la cruauté, soyez-en certains, mais de l’affection. 
Le sénéchal est un très sage homme, il n’y en a pas de plus avisé d’ici à 
Rome. Il ne veut pas manifester trop de douceur envers ses fils, afin de 
ne pas leur donner de folles pensées contre lui ou de les rendre mauvais 
et orgueilleux. Quant à moi, je suis son filleul. 

— Ami, disent-ils, qui que tu sois, tu n’es ni un rustre ni un sot. Que 
Dieu qui te créa veille sur toi ! 

— Seigneurs, que Dieu vous bénisse ! » 

Silence alla alors se coucher, mais ne dormit pas de la nuit. Sa 
conscience le taraudait, son cœur lui soufflait : « Allons, Silence ! Tes 
vêtements et ton hâle font croire aux gens que tu es de sexe masculin. 
Mais il y a sous ton habit autre chose, qui n’a cure de tout ceci. Si le 
roi Ebain venait à mourir aujourd’hui ou demain, les femmes auraient à 
nouveau le droit d’hériter. Mais pour l’heure tu es si rude, tu ne connais 
rien aux affaires des femmes. Le cas échéant — car il ne faut pas négliger 
cette éventualité —, il te faudrait tout apprendre pour te comporter conve¬ 
nablement. Mais si tu prolonges durablement ton mode de vie actuel, je 
sais bien que tu deviendras chevalier, et probablement un chevalier 
couard ou mal assuré, car jamais je n’ai vu de femme habile au manie¬ 
ment des armes. Cette éventualité est également fort plausible. Si donc tu 
ne sais d’aucune manière aider tes compagnons, ils ne s’entendront pas 



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LE ROMAN DE SILENCE 


bien avec toi. Va-t’en donc en terre étrangère chercher et apprendre 
sagesse et savoir. Entretemps une nouvelle pourra survenir qui te serait 
favorable. Que dira donc ton père le comte ? Que deviendra donc ta 
mère ? Que diront-ils quand ils sauront que tu es parti ? Qu’importe ? Ils 
te retrouveront bien, si Dieu le souhaite et le décide. Tu t’en iras avec ces 
jongleurs. Pour peu que tu les serves bien et que tu t’en donnes la peine, 
tu pourras apprendre à jouer de la musique. Si tu ne peux être qu’un piètre 
chevalier, l’art du jongleur saura en revanche te profiter. Et si le roi vient 
à mourir, cet art te divertira chez toi. Tu auras ta harpe et ta vièle à défaut 
de savoir manier broderies et rubans. Tu pourras adoucir ton sort, en cas 
de malheur, grâce à la garantie que t’offrira au moins ce métier. » 

Cette audacieuse pensée plongea Silence dans un trouble profond alors 
que le jour allait bientôt paraître. Il s’habille avec soin, selle son cheval 
de chasse, une très belle bête. Puis il s’approche du lit des jongleurs et 
leur demande : 

« Seigneurs, dormez-vous ? 

— Ami, font-ils, non. 

— Seigneurs, j’ai prévu d’aller chasser dans la forêt, mais s’il vous 
plaît de rester ici encore aujourd’hui, je vous assure que par amitié pour 
vous je n’irai pas. » 

Et eux de répondre aimablement : 

« Votre intention est louable et nous apprécions beaucoup votre offre. 
Mais, franchement, même pour gagner une grosse somme nous ne vou¬ 
drions pas demeurer sur cette terre deux jours entiers. Nous sommes 
partis tard de Tintagel ', hier soir, pour rejoindre la mer. Nous aimerions 
beaucoup être déjà en Bretagne. 

— Seigneurs, que Dieu favorise votre entreprise et vous protège de la 
mort. Vous avez un vent du nord ; si vous vous mettez en route bientôt, 
vous aurez le plaisir d’y être avant la nuit, car la mer ici n’est pas large. 
Avec un bon vent et en se débrouillant bien, on peut très bien y être à 
midi en partant d’ici à six heures. Il y a dix lieues à peine jusqu’au port. » 

Sur ces mots, Silence s’en va. Ne croyez pas qu’il s’attarde davantage. 
A l’aide d’une herbe cueillie dans la forêt, il se grime et déguise ses traits. 
A observer son visage, on le prendrait pour un pauvre. Il gagne le bord 
de mer le plus proche. Ainsi, pense-t-il, il va fuir tous les siens. Son 
bateau arrive, il monte à bord. Les jongleurs arrivent ensuite, paient le 
prix du passage et embarquent à leur tour. Les marins lèvent l’ancre, 
hissent la voile et s’en vont. Les voilà arrivés en Bretagne. 

Avant qu’ils n’arrivent, les deux jongleurs discutèrent beaucoup au 
sujet de l’enfant. L’un demanda : 


I. Tintagel, cité de Cornouailles^, était déjà célèbre dans la littérature arthurienne : c’est l’une 
des résidences du roi Arthur dans Erec et Énide ; c’est la capitale du duché de l’époux d’Ygeme 
dans YEstoire Merlin ; le roi Marc, l’époux d’Iseut, y tient sa cour. 



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« Mon Dieu, est-ce lui ? 

— Ma foi, non ! répondit son compagnon. Cet enfant n’a pas le même 
teint que l’autre. » 

L’enfant avait décidé de ne jamais leur dire qui il était ni ce qu’il 
faisait, là ou en Bretagne, afin qu’ils n’en touchent mot à personne. Les 
voilà qui débarquent prestement du bateau. Silence se joint à eux et, une 
fois en rase campagne, leur demande où ils ont l’intention d’aller. Ils 
répondent que, s’ils y arrivent, ils dormiront à Nantes. 

« Pensez à vous dépêcher, fait l’enfant. Qui trouve tôt à s’héberger s’en 
réjouit au moment du dîner. » 

Les voilà parvenus à Nantes. Ils rencontrent un homme aux cheveux 
blancs qui avait bien l’air d’un sage. C’est lui qui les hébergea. La vie 
pour eux se fait douce. Silence les sert toute la nuit et les deux hommes 
s’étonnent et s’entretiennent à ce sujet : 

« Que Dieu m’aide ! Je crois bien que c’est notre garçon d’hier soir ! 
Il est tout aussi serviable, bien que d’une tout autre apparence. Voilà, ma 
foi, qui est fort étrange : celui d’hier soir avait un teint de rose et celui-ci 
a la peau très jaune, comme teinte avec des orties ou du marc de raisin. » 

Silence les voit en proie au doute, échangeant de temps à autre des 
coups ; il entend fort bien que c’est à son sujet. 

« Seigneurs, fait-il, qu’en est-il de celui qui vous a si bien servis hier 
soir ? Si j’ai failli à quoi que ce soit, je ferai mieux la prochaine fois. Je 
ne suis pas bien âgé ; si vous consentez à m’apprendre quelque chose, je 
m’y appliquerai de très bon cœur. Sans doute celui qui vous a servis hier 
soir est-il mieux éduqué que moi. » 

Il sourit car ils l’ont bien reconnu et se sont rendu compte qu’ils ont été 
abusés par son teint contrefait. L’un loue son visage régulier, l’autre son 
teint pâli. Pourtant son teint de rose, son teint naturel, y transparaît malgré 
la décoction d’orties : c’est un mélange de blanc et de vermeil. Le croit 
qui veut, il surpasse et le lys et la rose. Quand les jongleurs surent que 
c’était lui, ils en furent très joyeux. Ils dirent qu’il les accompagnerait et 
les servirait ; en retour ils l’instruiraient. Ils promirent de s’occuper de lui 
et de quitter la terre bien avant qu’on ne vînt l’y chercher. 


XI. Désespoir des parents de Silence. 
Mésaventures de Silence 
(v. 2987-3476) 


Je désire revenir au sénéchal chargé de garder l’enfant. Comme Silence 
avait l’habitude d’aller à la chasse, il ne soupçonna rien jusqu’à la tombée 
de la nuit. Puis l’inquiétude germa en lui et, quand il constata que Silence 
tardait plus que de coutume, il comprit que les ménestrels, malheur !, lui 



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LE ROMAN DE SILENCE 


avaient traîtreusement enlevé le jeune homme. Alors on aurait pu le voir 
se répandre en larmes, tirer ses cheveux, tordre ses poings et se frapper la 
poitrine, et les dames et les demoiselles pleurer et rompre leurs anneaux 
à force de se tordre les mains. Mais ce n’est rien encore : voilà que le 
sénéchal et la nourrice de Silence s’évanouissent, ce qui achève de semer 
la confusion. Quand ils reviennent à eux, cent hommes sont envoyés à 
travers toutes les terres à la recherche de Silence. 

La nouvelle se répand et a tôt fait de parvenir à la cour : le jeune homme 
si courageux, si gentil et si beau a disparu ! Entendant cela, le comte son 
père et sa mère Eufémie éprouvent en leur cœur une telle douleur et une 
telle colère qu’il est impossible de vous en dire le centième : c’est à peine 
si leur cœur ne se rompt pas ! Pour un peu, ils en mourraient. À plusieurs 
reprises, ils s’évanouissent, reprennent conscience. Les barons qui les 
aident à se relever se retiennent eux-mêmes à grand-peine de défaillir. 
Pour les faire revenir à eux, ils évitent de faire du bruit. À la vérité, ils 
souffrent d’autant plus qu’ils répriment leurs sentiments. Pour peu que 
l’on éprouve en son cœur de l’angoisse, on a, selon les circonstances, 
diverses possibilités de dévoiler ses soucis : le visage peut être éloquent 
lorsqu’on n’a pas le loisir de parler ou qu’on est obligé de se taire ; on 
peut se confier en privé à un ami, ou publiquement, s’il y a lieu d’être 
entendu et de se réjouir ouvertement, ou s’il y a lieu de révéler une affaire 
délicate. Dans tous ces cas, on se sent bien sûr considérablement soulagé 
de pouvoir découvrir son cœur, d’une manière appropriée à ce qu’exige 
la situation. Mais les barons n’osent faire du bruit, de peur que la 
comtesse, dont le souffle n’est plus perceptible, ne meure, et par égard 
pour l’affliction du comte. Le moindre bruit risquerait de leur faire rendre 
l’âme. 

En vérité, leur pâmoison fut encore plus longue et plus grave que nous 
ne disons. Écoutez ce qu’ils firent lorsqu’ils furent quelque peu remis. 
D’une voix forte, ils s’écrient : 

« Silence, fils chéri, quelle dure pénitence vous nous infligez là ! La 
douleur qui nous submerge à cause de vous nous fait languir et nous ôte 
la vie. Plus nous verrons de joie autour de nous, plus il nous faudra nous 
lamenter. Mais comment pourrait-il nous arriver pire ? Vraiment, je n’en 
sais rien ! Tous les maux à la fois s’abattent sur nous quand notre fils, qui 
était un modèle pour le monde entier, nous quitte et nous condamne à 
chercher notre bien jusqu’au fond de la mer. Il nous reste à nous noyer ou 
à vivre peu de temps encore. Puisqu’une peine si grande s’abat sur nous, 
notre moindre mal est de vivre peu. Nous sommes voués au désespoir 
puisque nous avons perdu le motif de notre joie. Si c’est pour vivre sans 
joie, autant nous noyer comme lui ! Notre joie est partie vers la mer ; si 
elle n’avait été noyée et engloutie tout au fond, nous n’aurions pas tant à 
redouter pour son sort. Mais à quoi bon avoir peur ? Notre malheur n’ar¬ 
rive pas goutte à goutte, il nous est tombé dessus tout d’un coup. Qu’est- 



LE ROMAN DE SILENCE 


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ce qui pourrait encore nous effrayer ? En effet, nous sommes bien certains 
de ne jamais connaître pire malheur que maintenant ! Nous n’avons 
aucune aggravation à craindre et ne pouvons espérer aucune amélioration. 
Nous avons hier soir perdu et notre peur et notre espoir. » 

Tout le pays plaint Silence. Le peuple, de nature démonstrative, ne peut 
réfréner ses larmes et ne demeure pas plus longtemps auprès des parents 
de Silence. Il se retire pour pleurer sa peine, se lamenter à grands cris. 
Pour sûr, le comte et la comtesse mènent grand deuil parce qu’ils ont 
perdu leur héritier. 

Seigneurs, vous avez entendu leur plainte ! Chaque jour ils la renouvè- 
lent et la multiplient. Cependant, tout ce qu’on pourrait en dire ne suscite¬ 
rait que rires et plaisanteries : qui agite trop la vérité finit souvent par 
rendre les gens dubitatifs ; aussi ne veux-je pas trop en dire. Le sénéchal, 
épouvanté, n’ose se rendre à la cour, incapable qu’il est d’expliquer ce 
qu’il a fait du fils du comte. À défaut de savoir en rendre compte, il lui 
faut se rendre auprès du comte qui l’a convoqué. Ce dernier lui ordonne 
de lui découvrir, bon gré mal gré, la vérité : qu’il lui dise comment s’est 
déroulée l’affaire et se garde de lui en cacher quoi que ce soit. Le sénéchal 
ne fait que raviver et rendre plus amères leur douleur et leur colère en 
leur confirmant leur perte. Le comte est convaincu que les jongleurs ont 
emmené l’admirable Silence. Voulez-vous savoir ce qu’il fait contre 
eux ? Pour ce méfait, il bannit tous les jongleurs de sa terre et leur interdit 
d’y venir désormais chercher quoi que ce soit. Si jamais on met la main 
sur l’un d’eux et qu’on l’attrape, il le fera brûler ou pendre. Et celui qui 
aura volontairement laissé échapper celui qu’il avait capturé subira la 
même peine que celle qui était réservée au ménestrel. 

Vous avez déjà entendu dire que mille personnes peuvent fort bien 
mourir à cause d’une seule ; et à cause de deux perfides, mille sont mal¬ 
traités. Mais il m’est avis, quoi qu’on en dise, que ces deux-là ne sont 
quand même pas à blâmer, quels que soient le préjudice ou l’outrage subis 
par le comte : ils ne savent effectivement pas que Silence est fils de 
comte, ils ignorent toute la vérité. Même si Silence le leur jurait, ils ne 
pourraient le croire, tant il les sert humblement. Et si l’histoire ne me 
ment pas, il a appris à jouer des instruments de musique à force d’applica¬ 
tion, si bien qu’avant que trois ans ne fussent écoulés, il a surpassé ses 
maîtres et leur rapporte beaucoup d’argent. Cependant, ils sont bien 
ennuyés et ne savent que faire : comme il est désormais mieux reçu 
qu’eux dans les cours, ils craignent d’une part que l’enfant ne s’en aille 
et ne veuille plus demeurer avec eux, d’autre part qu’il ne s’enorgueillisse 
d’en savoir, tout seul, plus qu’eux deux. Ne pensez-vous pas qu’ils aient 
là de quoi le détester violemment ? Oh oui, car ils ont peur d’être lésés. 
Croyez-vous qu’ils n’aient pas la rage au cœur, et qu’elle ne se transforme 
pas en honte quand, devant tel roi ou tel comte, alors qu’il harpe ou joue 
de la vièle si agréablement, on les fait taire pour l’entendre ? Que oui ! 



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LE ROMAN DE SILENCE 


Cela les tourmente tellement qu’ils ne savent que faire. Ils suent à grosses 
gouttes de se voir repousser à cause d’un simple garçon ! 

Silence était déjà bien beau et ce n’était plus un garçon mais un jeune 
homme. C’était le quatrième été qu’il accompagnait ces jongleurs .-Son 
père était toujours en grand deuil pour lui, ainsi que tous ceux du pays et 
sa mère. Il ne venait jamais personne pour leur dire, même après avoir 
passé la région au peigne fin : « Apprenez que j’ai vu votre fils là. » 

Et pourtant le comte l’avait fait très souvent rechercher, il avait envoyé 
ses messagers de terre en terre. 

À présent, Silence a changé son nom et en a adopté un plus étrange 
encore : dans les cours, il se fait appeler Malduit, car il s’estime mal guidé 
et mal instruit en regard de sa véritable nature 1 . C’est pour se déguiser 
qu’il transforme ainsi son nom. Il rend de très grands services, s’efforce 
de toutes les manières possibles de donner satisfaction aux ménestrels. 
Comme il était beau, courageux, et doué dans son art, il tenait tous les 
jours le premier rang à la cour. Toutefois, nul ne peut se permettre de 
dire que Silence, quelque honneur qu’on lui fît, en profitait pour moins 
travailler à les servir et les aider à se déchausser. Le fait est qu’il ne cher¬ 
chait pas à se mettre au-dessus des autres. Il les servait très bien en toute 
occasion mais, à la vérité, il n’en était pas récompensé : aucun service, 
aucun bienfait ne pourra en effet jamais venir à bout d’un cœur de basse 
extraction. Quant au noble cœur, il ne peut être fléchi que par l’angoisse. 
Les vertus du jeune homme se développaient tandis que la vilenie des 
deux autres augmentait. La noblesse de Silence croissait, et d’autant la 
méchanceté des jongleurs, tant il est vrai que le bon tend vers l’honneur 
et le mauvais vers le déshonneur. Écoutez la terrible dissension qui s’en¬ 
suivit ! Si Dieu, de qui dépend l’harmonie du monde entier, n’aide l’en¬ 
fant à s’échapper, ils le prendront au piège ! Si c’est possible — et ils y 
veilleront—, ils lui rendront le mal pour le bien... Ils en discutent souvent 
entre eux, avec beaucoup de malveillance, pressés par l’Ennemi qui les 
suit comme leur ombre. 

Un jour, ils quittent la Gascogne où ils se trouvaient et arrivent chez le 
duc de Bourgogne. On les retient fort aimablement et agréablement à la 
cour. Les voilà qui se mettent à jouer de leurs instruments. Silence se fait 
ainsi remarquer mieux que les autres, et reçoit un meilleur accueil, car 
c’était un excellent ménestrel. Jamais il n’y en avait eu de pareil dans le 
palais. En outre, il est très beau, très intelligent, et beaucoup plus soucieux 
d’être bon et honnête que les deux autres. À cela tient une grande part de 
la grâce qu’on loue en lui tous les jours, quoi qu’il fasse. Qu’il s’efforce 
de développer ses talents et d’agir conformément à l’honneur ou qu’il ait 


1. Comme l’expliquera plus loin un vieillard (v. 3578-3579), le nom d’emprunt de Silence est 
une allusion voilée à sa condition d’être élevé d’une façon inadéquate (« mal duit ») à sa nature 
véritable. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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simplement maints bons mots sur tous les sujets possibles, il remporte un 
franc succès sans autre effort. 

Avant que les ménestrels ne prissent congé et ne s’en allassent, le duc 
décida de faire une grande fête. Une fois qu’elle eut commencé, il la fit 
durer. Les ménestrels y jouèrent, mais subirent un affront sans rien oser 
dire. En effet, le duc ne voulait pas les entendre, mais seulement Silence ; 
c’est ce dernier que toute l’assemblée souhaitait écouter. Les deux autres 
en ressentent une colère et une honte bien plus vives que je ne vous dis 
dans ce conte. Ils ont le cœur amer de voir leur pratique rejetée du simple 
fait d’un insolent qui ne vaut rien du tout. 

« Voilà comment, en moins de quatre ans, il nous a dépassés ! gémis¬ 
sent les deux ménestrels. Quelle pitié ! Qui a jamais vu pareille chose ? Il 
devient de plus en plus encombrant et va encore nous attirer des ennuis. 
C’est ainsi que l’on nourrit le chiot qui ensuite vous court aux trousses, 
ou que l’on prépare les verges dont on vous battra ! De notre serviteur 
nous avons fait notre maître. Personne n’eut jamais davantage honte que 
nous ici. C’est pire qu’une trahison ! Ou bien ce que nous savons est 
moins que rien, ou bien celui-ci surpasse par son art tous les jongleurs. 
Jusqu’à présent, jamais personne ne nous en a remontré ! Nul ne peut sur¬ 
vivre à ceci : il nous a volé notre savoir ! À la vérité, avec sa fortune, je 
vois grossir notre infortune. Notre savoir prospère en lui. Dieu, que cela 
m’afflige ! Comme on l’a admiré à la cour ! Ne craignez-vous pas qu’il 
s’en aille désormais ? Oh si, il partira, et avec notre savoir ! S’il le veut, 
il prendra sa part de notre pécule. Notre préjudice doublera, car avec notre 
bien il emportera la possibilité que nous soyons écoutés dans une cour. Il 
est si apprécié que, sans lui, nous serons très mal reçus. 

— Mais, dit l’autre, si vous me faisiez confiance et m’assuriez de taire 
mon conseil et de ne le révéler à personne, je vous dirais mon avis. 

— Allons donc, répond son compagnon, ce serait un péché qu’il me 
faudrait confesser ! Notre amitié court à sa ruine si vous vous méfiez de 
moi ! Très cher ami, ne craignez rien de moi ! 

r 

— Mais non, je n’ai pas peur ! Ecoutez-moi plutôt, mon ami : alors 
qu’un seul malheur suffirait à l’abattre, un homme doit-il rester inactif 
lorsqu’il est menacé de cinq cents malheurs ? 

r 

— Evidemment non, cher ami ! 

— Eh bien cet homme, j’affirme qu’il va tuer cet oiseau de malheur ! 
Tant qu’il vivra il nous fera enrager. Dites-moi, mon ami, qu’en pensez- 
vous ? Accomplirons-nous cette besogne ensemble ? » 

L’autre, qui ne valait pas mieux — voire pire —, répond, en homme 
qu’inspire l’Ennemi : 

« Mon ami, des deux mains, je vous jure que c’est exactement ce que 
je pense et désire. Ce qui me fait le plus souffrir, c’est qu’il vive encore. 

— Mon ami, je le hais tellement qu’il s’en faut de peu que mon cœur 



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LE ROMAN DE SILENCE 


n’éclate lorsqu’on l’honore et l’élève au-dessus de nous, qu’il fait le 
plaisir de tous et qu’on nous fait taire à cause de lui ! 

— Très cher ami, que le feu de l’Enfer me brûle si jamais j’ai voulu 
qu’il possède la moitié seulement de sa science et qu’il prospère ainsi ! 
Et vous, camarade ? 

— Je ne voudrais même pas qu’il en sût le dixième ! Ou bien il l’a 
appris par lui-même, ou bien les démons le lui ont enseigné, qui l’ont 
mené à un si heureux succès. Vraiment, j’en deviens presque fou ! Allons, 
agissons sagement, qu’il ne se doute de rien ! Nous allons lui parler plus 
aimablement qu’auparavant, et nous le prendrons à notre piège avant qu’il 
ait appris à bien parler français ! Nous lui ferons une cape sans capuche, 
car en tombant il perdra sa tête. Prenons vite congé du duc. 

— Pourquoi irions-nous en Espagne, camarade, dans l’espoir du 
gain ? Notre espoir, nous le plaçons dans son meurtre. Notre route passe 
par une forêt dont la traversée dure bien une journée. Nous passerons par 
là, nous ferons exprès de nous perdre au plus épais du bois. Quand nous 
serons au bon endroit, nous lui ferons passer un mauvais quart d’heure. » 

Les deux hommes ont tramé toute l’affaire. Tous deux sont inspirés par 
l’Ennemi qui les incite au mal, en sorte que la pitié leur est pénible, et la 
miséricorde aigre et amère, alors qu’ils veulent mener à sa perte cet enfant 
absolument innocent. Plus ils le détestent, plus ils lui font bon visage. Par 
le mensonge et la tromperie, ils entendent dissimuler leur intention. Cette 
journée, qu’ils passèrent en grande angoisse, leur sembla en durer trente. 
Le soir, ils vont prendre congé du duc, car ils ne veulent plus attendre. Le 
duc donne à chacun d’eux un marc d’argent, et deux à Silence. L’envie 
les étreint et les taraude parce que c’est là, pour leur part, tout ce qu’on 
leur donne. Ils prennent alors congé de tous. 

La nuit venue, Silence rêva que des chiens voulaient le mettre en 
pièces. La peur d’être meurtri le tira de son sommeil si brutalement, à la 
vérité, qu’il ne put plus dormir de la nuit. Que croyez-vous qu’il fit ? 
Toute la nuit il écouta et tendit l’oreille car son rêve l’avait vivement 
impressionné. Quant aux jongleurs, leur cœur brûlait d’une grande 
angoisse. C’est la juste récompense d’un traître plein d’envie que de 
n’être pas de reste : il paye le premier, car ses fourbes pensées le tourmen¬ 
tent avant qu’il puisse nuire à autrui. Il en va ainsi de ces deux-là, qui se 
tracassent pour savoir comment ils pourront l’un et l’autre mettre fin au 
mal qui les tourmente. À vous déjuger si ces trois-là n’étaient pas tour¬ 
mentés de ne pouvoir dormir de la nuit, eux parce qu’ils pensaient à 
commettre le mal, l’autre parce qu’il craignait d’avoir à souffrir. Silence 
a fait un rêve horrible, mais que Dieu fasse pour lui qu’il soit mensonger ! 
Il se tient coi et écoute sans que les autres s’en doutent. Ils croient qu’il 
dort comme à son habitude, en jeune homme aspirant au repos. L’un dit : 

« Je le frapperai le premier. Comme cela, ma part de deniers augmen¬ 
tera. » 



LE ROMAN DE SILENCE 


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L’autre réplique aussitôt : 

« Mon ami, parlez plus correctement, car ce n’est pas le moment d’en¬ 
tamer un débat. Nous nous partagerons par moitié et les biens qu’il a 
amassés et le péché, mon cher ! Mais pour l’instant, disons-lui de se pré¬ 
parer. Faisons-lui croire que le jour approche. Mettons-nous en route de 
nuit, car ce que nous avons à faire ne mérite pas d’être vu. » 

Silence entend, écoute. Il n’a plus aucun doute à ce sujet : ces deux 
ignobles fourbes ne pourraient, sans le congé qu’ils ont reçu, réaliser le 
songe qu’il vient de faire à propos des chiens. Mais Dieu n’autorisera pas 
cela. Silence ne souffle mot, mais reste immobile sur sa couche et tend 
l’oreille pour écouter leurs stupéfiants propos. Les jongleurs ne tardent 
pas davantage ; ils appellent Silence et se préparent. Ils lui disent qu’il 
fait déjà jour et qu’ils voudraient être partis. 

« Levez-vous, vous n’imaginez pas la dure journée qui vous attend ! 

— Inutile de vous expliquer, répond Silence : une dure journée est une 
mauvaise chose et il mérite de rester dans les ennuis, celui qui s’y engage 
de son plein gré. » 

Les jongleurs interprètent mal ses propos et expliquent qu’une dure 
journée les attend parce que la route sera difficile, et longue leur journée. 
Ils arrangent les apparences à leur avantage, mais ils sont habités par le 
mal. Qu’importe, si Silence n’a pas peur ? Dieu l’a protégé et le soutient. 
Il leur dit : 

« Seigneurs, avant que je ne bouge, dites-moi où vous comptez aller. 
Car il se peut que vous alliez à un endroit où l’on me ferait un mauvais 
sort, pour peu que je ne puisse pas m’échapper avant que l’on m’attrape. 

— Ami, font-ils, n’ayez crainte ! Nous vous aimons, vous nous aimez. 
Vous qui vous dites haï, nous craignons qu’on ne vous capture. Si les 
bandits sont à droite, prenons la voie de gauche. Si d’aventure nous les 
rencontrons et qu’ils nous veulent du mal, nous serons là pour nous défen¬ 
dre ; s’ils frappent, nous frapperons. » 

Silence leur répond : 

« Je vais vous dire une chose : je ne crois pas, mais je suis sûr que vous 
frapperez volontiers ! Et pendant ce temps, qu’il prenne garde, s’il le veut, 
celui qui doit se garder — ou bien, s’il ne le fait, il se conduira en fou. 
Seigneurs, qu’irais-je vous cacher ? Si j’allais avec vous en France, soyez 
tout à fait certains que je rencontrerais mes ennemis. 11 en serait de même 
si je vous accompagnais en Espagne, en Auvergne ou en Allemagne. Je 
préfère donc rester ici plutôt qu’aller chercher pire ailleurs. En un mot, je 
demeurerai, et vous qui êtes sages et bons, sachez-le, vous vous en irez. 
Pour tout ce que vous avez fait pour moi, que Dieu vous récompense : 
recevez un salaire équivalent à votre mérite ! Vous avez fait beaucoup 
pour moi, et si vous aviez pu, vous auriez fait encore davantage. Je 
renonce à vous servir. » 



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LE ROMAN DE SILENCE 


Les jongleurs sont désespérés. Ils apportent le pécule et lui disent 
comme il convient : 

« Seigneur, cher ami, prenez votre part. » 

L’enfant retire cent marcs, leur en laisse plus de cent. Les jongleurs 
partent à la hâte. 


XII. Retour de Silence en Angleterre 
(v. 3477-3710) 

Silence prolongea son séjour chez le duc et reçut beaucoup d’honneurs. 
Puis il se mit à prendre en pitié son père, ses proches et sa mère. Avec ses 
cent marcs, il s’équipa convenablement, demanda au duc l’autorisation 
de se mettre en chemin et traversa la Manche. Il regagna sa terre aussi 
vite qu’il put. 

Il se rend là où on l’attend le plus, mais d’aucuns en éprouveront de la 
colère avant de savoir qui il est ! L’enfant se dirige aussitôt vers la meil¬ 
leure auberge qu’il voit. L’aubergiste vient à sa rencontre, le reçoit très 
gentiment ; mais il a tôt fait de comprendre, à ses instruments, sa 
condition. 

« Sainte Marie ! Quel malheur, mon ami ! En recevant un hôte comme 
vous, je suis dans le pétrin ! » 

Silence l’interroge et se demande s’il a son bon sens ou s’il est fou. 

« Mon ami, fait-il, je ne partage pas votre peine ! 

r 

— Si, c’est autant la vôtre que la mienne ! Ecoutez-moi, vous en 
entendrez la raison. Des jongleurs sont venus ici il y a quelques années. 
Le comte leur a manifesté beaucoup d’honneurs. Il n’avait qu’un enfant 
et ils le lui ont enlevé. Nous ignorons où ils l’ont emmené, si ce n’est 
qu’ils l’ont emmené bien loin de chez nous. C’est pourquoi les jongleurs 
ont été bannis de cette terre, il leur est interdit d’y venir chercher quoi que 
ce soit. Celui qui en tient un n’a d’autre alternative que de le remettre à 
la justice ou d’être pendu. Le moindre mal est donc de vous livrer plutôt 
que d’être pendu à cause de vous. Mais ne vous en souciez pas mainte¬ 
nant, vous aurez un répit jusqu’à demain. 

— Je n’ai pas d’inquiétude, répond Silence, si Dieu me protège, et ce 
répit est bien plus précieux qu’une nuit de repos. Pour l’heure, amusons- 
nous : si longue soit-elle, la vie est courte de toute façon. » 

Il prend alors sa harpe et sa vièle, se met à en jouer tout en chantant de 
sa belle voix. Alors, de tous les environs, on se mit à venir à l’auberge. 
Beaucoup d’habitants du bourg s’y réunirent car depuis que l’enfant avait 
été enlevé, on n’entendait plus résonner la moindre harpe, rote ou vièle, 
ni chant ni musique. Aussi tous disaient-ils : 



LE ROMAN DE SILENCE 


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« Nous n’avons jamais vu un homme pareil ! Quel dommage que son 
séjour soit si funeste, demain matin il pendra au bout d’une corde ! » 

Ils étaient, sans exception, profondément impressionnés. Silence leur 
faisait la sourde oreille et continuait à mener grande joie. L’aubergiste, 
lui, passa une fort mauvaise nuit à le surveiller sans cesse, car il comptait 
le livrer au comte. 

Pourquoi allongerais-je mon récit ? Le lendemain, il amena au comte 
Silence qui continuait à jouer de la vièle dans les rues. L’enfant le voit, le 
salue. Le comte ne daigna pas lui répondre, résolu à le tuer. Silence dit : 

« Seigneur, pitié, car si je perds ma vie ici vous n’y gagnerez rien et 
n’en serez pas plus riche ! » 

Le comte l’entend et soupire profondément. Sa douleur était telle qu’il 
ne pouvait prononcer la moindre parole. Les barons, en privé comme en 
public, manifestaient une grande affliction, et la comtesse pleurait à 
chaudes larmes. Le comte leur promit finalement qu’il ne serait pas pendu 
le jour même, ce dont ils le remercièrent avec effusion. Pour agréer au 
comte, ils laissèrent la joie s’installer dans leur chagrin même. 

Un vieillard qui dévisageait Silence s’aperçut qu’il avait modifié ses 
traits. Il confia au comte son sentiment : 

« Vous avez sous les yeux votre fils Silence, qui a appris à jouer de la 
musique. » 

Le comte lui réplique : 

« Traître, tu mens ! Je crois que tu gâtifies et que tu te mets à radoter ! » 

L’autre de lui citer ce dicton : 

« C’est un grand malheur pour le pauvre que de vivre. J’aurais mieux 
fait de me taire ! Un riche ignorant est, dans n’importe quelle cour, davan¬ 
tage écouté qu’un pauvre plein de savoir. » 

Le comte lui dit qu’il est fou. Il va demander son nom à l’enfant. 

« Seigneur, fait-il, je ne vous le cacherai pas. Je me fais appeler Mal- 
duit. » 

Alors le vieillard reprend : 

« Je sais parfaitement ce que signifie votre nom : “mal duit”, c’est-à- 
dire mal éduqué. Telle est bien votre situation : ni vous ni votre famille 
ne retire de gloire ou de louange de la vie que vous avez menée. Mais 
qu’importe ? Votre sagesse augmentera à proportion de ce que vous aurez 
souffert, car ce n’est pas à la cour qu’un homme trouve tout ce qu’il a 
besoin de savoir. En aucune cour, croyez-moi, vous ne verrez un homme 
vraiment expérimenté. Quoi que vous ayez fait, Silence, mon ami, vous 
y avez gagné en savoir. Et si vous deviez vivre mille ans, votre valeur 
croîtrait d’autant plus. » 

Quoi que le vieillard dît ou fît, Silence se gardait de souffler mot au 
sujet de ce qu’il lui expliquait. Mais le vieil homme était convaincu que 
c’était bien lui, et il alla le dire au comte qui le rabroua et le tourna en 
dérision. Comme le comte se moquait de lui, écoutez ce qu’il lui dit alors : 



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LE ROMAN DE SILENCE 


« Seigneur, je reconnais que je me suis trompé au sujet de ce que j’ai dit 
sur votre fils. Ce n’est pas lui, mais—je le jure sur le salut que j’espère de 
Dieu —, j’ai entendu que ce garçon vous dira, s’il le veut, et vous aussi, 
de bien agréables nouvelles. Il connaît la vérité au sujet de votre enfant et 
vous tirera de votre incertitude. 

— Dieu, est-ce vrai ? fait le comte. 

— Oui, par Dieu, le Créateur de ce monde. » 

Le comte tenait à ce que cette discussion fût secrète. Il fait appeler le 
jongleur et, très discrètement, il l’emmène dans sa chambre particulière. Il 
referme derrière lui la porte de la chambre. Il prend un siège haut, Silence 
s’assied par terre. Saisissant son fils par la main droite, il lui demande où 
demeure son fils. Il s’enquiert de son fils alors qu’il le tient : il désire sa 
présence et ne le voit pas ! Telle est la pénible situation du comte : il aime 
son fils Silence plus que tout au monde et pourtant il ne se résout pas à le 
reconnaître. Il examine à nouveau son visage et, plus il le regarde, plus il 
le prend en affection. Tantôt il se dit : « Dieu, c’est lui ! », tantôt : « Non, 
ma foi, c’est impossible ! » Diverses pensées, étrangères à ce que voient 
ses yeux et à ce que souhaite son cœur, roulent dans son esprit. Il pleure 
parce qu’il n’a plus son fils. Son fils le voit, n’y tient plus, tombe à ses 
pieds, éclate en sanglots et en cris : 

« Seigneur, votre fils vous supplie de lui pardonner ! Je reconnais que 
je vous ai causé une grande douleur, mon cher père, à vous, à mes parents 
et à ma mère. Ayez pitié de votre progéniture ! Vous connaissez ma 
nature : je suis, n’en doutez pas, comme le mauvais drap trafiqué à la 
craie, qui paraît bon et ne l’est pas 1 . Il en est ainsi de moi. Je n’ai que les 
vêtements, l’allure et le teint caractéristiques du sexe masculin. » 

Puis il lui montre une marque en forme de croix qu’il portait sur 
l’épaule droite 2 . Voilà le comte enfin assuré de la vérité. Il se précipite 
pour embrasser son fils. Le comte, envahi par la joie, lui donne une telle 
quantité de baisers que je ne sais plus les dénombrer : leur abondance me 
dépasse ! 

Une immense joie s’empara du père, de la mère et de tous les habitants 
de leur terre. Ah, si vous aviez vu la liesse populaire ! Tout le monde vint 
voir et écouter l’enfant. Silence, assis aux pieds de son père, lui dit : 

« Seigneur, je suis votre harpeur, j’ai envie de vous servir ce soir. Pour 
l’amour de Dieu, ne soyez pas mécontent si j’en demande un salaire : 
pour mes services, vous m’accorderez que les jongleurs vivent désormais 
tranquilles sur vos terres, car on les a injustement bannis. Jamais je n’ai 
été enlevé par eux ! » 


1. F. Lecoy (art. cit., p. 120, 124-125) explique cette fraude pratiquée au Moyen Âge sur les 
étoffes ou les fourrures : la craie entrait dans l’apprêt de ces matériaux ; on pouvait donc faire 
passer pour neufs certains articles médiocres ou usagés en les saupoudrant de craie. 

2. La marque de naissance sur la peau, signe infalsifiable d’identité, sert dans d’autres circons¬ 
tances de ressort narratif à plusieurs œuvres médiévales du « cycle de la gageure » (Roman de la 
Rose de Jean Renart, Roman de la Violette de Gerbert de Montreuil, etc.). 



LE ROMAN DE SILENCE 


517 


Le comte répondit : 

« Je suis ravi qu’ils soient quittes pour l’amour de vous ! » 

Au vieillard qui lui avait révélé l’identité de Silence, il donna une belle 
récompense : il reçut dix marcs pour avoir dit la vérité. 

Tout le pays fut informé que Silence était revenu. La nouvelle arriva 
jusqu’au roi, qui s’en réjouit. Le comte, invité avec son enfant par le roi, 
vint aussi vite que possible. Toute la cour se pressait autour d’eux. Silence 
fut bien accueilli. Le roi Ébain le retint car il souhaitait le garder dans sa 
suite. Le comte son père s’en attrista ; mais comme il ne pouvait en être 
autrement, il saisit son fils par la main droite, baisa sa bouche et son 
visage, lui souhaita bonne chance et lui recommanda de bien se garder. 
Puis il s’en alla, et l’enfant resta auprès du roi. Il le servait diligemment 
de toutes sortes de manières 1 . 

La reine tomba amoureuse de ses manières et de sa beauté. Ecoutez la 
mésaventure qui survint par sa déloyauté ! Quelle rage, quelle ardeur 
Satan a réunies en elle ! Jamais Tristan n’éprouva pour Iseut, ni Iseut pour 
Tristan, un désir aussi oppressant et douloureux que celui qui tenaillait la 
reine Eufème pour le jeune homme qui était en réalité demoiselle. Jamais 
non plus Joseph, prisonnier du roi Pharaon, comme nous le lisons dans la 
Bible, ne subit à cause de la femme du sénéchal Putiphar autant de tour¬ 
ments et de maux que Silence à cause de la reine 2 . C’est ce que vous 
apprendrez avant que cette œuvre ne parvienne à son terme. 


XIII. Tentative de séduction de Silence par la reine 

(v. 3711-4314) 


Un jour, le roi se rendit dans la forêt, emmenant des Anglais avec lui. 
Eufème, qui avait prémédité la situation, se prétendit malade et fit rester 
Silence, pour l’amour de qui son cœur tressaillait de douleur. Il était 
chargé de la divertir en jouant de la harpe, mais cela risque de lui nuire 
avant qu’il ne retrouve son vrai sexe. [...] 3 La reine convoque Silence 
dans sa chambre et, pour dissimuler ses intentions, elle lui demande d’ap¬ 
porter sa harpe, comme s’il s’agissait de la réconforter. Dans sa chambre 
ornée de peintures et bien close, elle compte lui avouer son amour en 
secret. C’est pourquoi elle a fait vider les lieux de tous leurs occupants, 
afin qu’ils ne puissent pas la soupçonner. Elle s’est montrée capricieuse 


1. L’apprentissage du jeune noble à la cour du seigneur de son père était pratique ordinaire 
dans la société féodale. 

2. Allusion à l’épisode biblique (Genèse, xxxix, 7-20), souvent cité au Moyen Age, de Joseph 
et la femme de Putiphar. Heldris, qui adapte l’histoire aux realiu médiévales (i’Egyptien Putiphar 
devient un sénéchal), va développer le motif à deux reprises. 

3. Une lacune probable rend la phrase des v. 3720-3722 incompréhensible. 



518 


LE ROMAN DE SILENCE 


dans la journée, feignant de ne pouvoir ni manger ni supporter aucun 
bruit : elle refuse que quiconque demeure, hormis le harpeur. Il l’apaisera, 
à ce qu’elle dit. Elle n’agit pas sagement car, à vrai dire, elle n’obtiendra 
jamais de lui nul apaisement, à moins qu’il ne l’embrasse. Elle risque de 
le mettre encore davantage dans l’embarras lorsqu’elle voudra en venir 
au surplus et qu’elle échouera à l’obtenir de lui... 

Silence a bien accordé sa harpe, atténuant la douleur delà reine, qui se 
penche et s’appuie sur lui. Au fur et à mesure que Silence joue de la harpe 
de si douce manière, elle s’en éprend plus fortement et se dit en son for 
intérieur : « Je vais lui confier mon amour et tout lui avouer. » Puis elle 
se dit : « Tu veux le lui dire ? Veux-tu donc t’abaisser à ce point ? Oui, je 
n’aurai de cesse, en dépit de l’humiliation, des reproches, que de lui faire 
savoir dès maintenant qu’il peut obtenir mon amour. Je ne le remettrai 
pas à plus tard. » Alors elle l’enlace et l’embrasse et lui dit : 

« Heureux êtes-vous ! Embrassez-moi, n’ayez pas honte ! Pour un 
baiser, je vous en rendrai deux ! Ne trouvez-vous pas extraordinaire de 
gagner ainsi au change ? 

— Si ! fait le jeune homme-demoiselle. 

— Alors, embrassez-moi ! » dit la reine. 

Silence lui donne un chaste baiser sur le front, au-dessous de la guimpe, 
car, à vrai dire, il ne songe pas à la sorte de baiser qu’elle désire. Et la 
dame, qui ne souhaitait pas être si parcimonieusement embrassée, lui 
donne cinq doux baisers, amoureux et langoureux, en plus des deux 
promis. Elle l’en accable tant que Silence est tout embarrassé. 

« Mon Dieu, fait la dame, vous fuyez ? Comment cela, y a-t-il danger ? 
Notre petit commerce ne vous plaît-il pas ? 

— Si, ma reine, il me ravit, mais je vous en dispenserais volontiers. 

— Ah oui ! Pourquoi ? réplique-t-elle alors. Un homme de votre 
famille, de si grande valeur qu’il fût, a-t-il jamais reçu don si insigne ? Je 
me livre à vous tout entière ! » 

Le garçon qui est demoiselle se trouve en rude tourment ; il préférerait 
se trouver à cent lieues de là, au calme et en paix, plutôt que dans cette 
chambre d’angoisse, où il ne sait que faire. La dame dégrafe la précieuse 
broche d’or qui fermait son col. Sa peau est blanche comme de la neige 
fraîchement tombée, nulle ride ne la menace, car ce souci n’est pas encore 
de son âge. Sa chair, au contraire, est potelée, douce et tendre. L’insensée 
dit au garçon : 

« Voyez mes bras et mes flancs ! 

— Madame, fait-il, de grâce, arrêtez ! Au nom de Dieu, épargnez- 
moi ! Si je trahis ici ma loyauté, je serai déshonoré et je deviendrai l’égal 
des pires hommes de la terre ! Il n’existe pas de méfait plus grave au 
monde, car je suis au service de votre seigneur, et membre de sa famille, à 
je ne sais quel degré ! Qui pourrait jamais m’absoudre d’une telle faute ? 

— Vous, vous confesser ! Mon Dieu, que me dites-vous là ? Allez- 



LE ROMAN DE SILENCE 


519 


vous devenir moine, ou ermite ? Faites donc savoir au comte votre père 
et à la comtesse votre mère que vous souhaitez vous faire ermite et entrer 
en religion ! Vous ferez un bon abbé ! 

— Reine, vous vous moquez de moi ! 

— Non, si vous restez ici. J’ai voulu dire qu’un jeune en pleine santé 
est comme un vieux démon. Mon cher, laissez tomber tout cela. Mieux 
vaut demeurer ici qu’aller risquer sa peau dans la forêt ! » 

Elle lui passe alors les bras autour du cou, au grand dam de Silence, 
qui lui dit, ne pouvant, à cause de son sexe, accepter un tel manège : 

« Madame, restez tranquille ! 

— Êtes-vous donc déjà pris ou lié par une promesse ? demande la 
reine. Qui vous cache ? Qui vous déshonore ? Qui vous menace ? Il n’y 
a ici ni lion ni loup ! Avez-vous peur d’être seul avec moi ? Je ne suis pas 
une bête féroce, je ne mords pas ! Vraiment, vous êtes méchant ! Puisque 
je vous aime, aimez-moi donc ! N’ayez pas peur, ne craignez rien ! 
Désormais la cour tout entière sera vôtre. Vous serez à moi et je serai à 
vous ! Très cher ami, rejetez toute la faute sur moi ! Mais qui donc irait 
nous blâmer, qui pourrait en savoir quoi que ce soit ? Personne, vraiment, 
si vous le voulez. Mon ami, pour nous dissimuler, venez me tenir compa¬ 
gnie moins souvent que vous n’aviez coutume. Toutefois, modérez votre 
comédie, pour que l’on ne devine pas la précaution qui préside à votre 
manège : si vous vous absteniez totalement de venir parler, jouer et rire à 
mes côtés, les gens pourraient se faire des idées et dire que nous sommes 
convenus exprès de nous éviter. Et si nous nous retrouvions trop souvent, 
ce serait une folie, à mon avis. Qu’un juste milieu, très cher ami, serve de 
couverture à nos agissements. Nous y parviendrons, ne craignez rien. » 

La dame s’évertue en pure perte et le jeune homme résiste farouche¬ 
ment. Il pense que s’il se tirait des bras de cette femme, il n’y reviendrait 
plus des mois durant ! Mais, pas plus qu’un autour qui a attrapé une cane 
ne cherche à se priver de ce festin s’il a faim, la dame ne songe à relâcher 
le garçon ; et le jeune homme ainsi attrapé ne s’efforce et ne se débat pas 
moins qu’un poisson pris à l’hameçon d’un enfant ne cherche à s’échap¬ 
per. Silence ne peut rien faire contre elle. La reine ne peut réfréner son 
amour, et le jeune homme-demoiselle ne veut pas dire ce qui le concerne 
et révéler sa véritable nature, car il perdrait son héritage. L’impuissance 
du jeune homme contrarie fort la dame. Le désir déraisonnable de la reine 
inspire au jeune homme un vif dégoût. Il en est très chagriné et blessé. Il 
s’arrache de ses bras et se lève ; la reine, près de perdre la raison, cherche * 
à le retenir. Poussant un long soupir, elle lui demande : 

« Augmentez-vous votre prix ? Puisque vous savez vous rendre si cher, 
vous devriez vous consacrer au commerce ! Certes, vous imitez bien les 
rustres de vile condition ! Je n’ai agi que pour vous mettre à l’épreuve. 
J’aurais tout lieu de m’inquiéter si j ’étais réellement dans de telles dispo- 



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LE ROMAN DE SILENCE 


sitions à votre égard. Que Dieu vous accable, car vous auriez fait exacte¬ 
ment ce que je demandais, si je l’avais réellement voulu ! » 

Alors elle le lâche et il s’en va. Désormais, elle s’emploiera à lui cher¬ 
cher des ennuis et à le mettre dans l’embarras à cause de sa jeunesse. La 
dame — Dieu la punisse ! —, qui naguère l’aimait plus que tout être au 
monde, le hait maintenant démesurément. En effet, une femme ne rechi¬ 
gne jamais à transformer ainsi son amour ! Celui qu’elle aime le plus, à 
tort ou à raison, cela lui est tout aussi facile de le haïr ! Une femme ne 
craint pas de faire effrontément des avances à un homme, et les cris de 
réprobation ne la feront pas lâcher prise ! Mais son amour n’est pas ferme 
pour autant ; il est plutôt déraisonnable et pervers. C’est en toute futilité 
qu’elle aime ou qu’elle déteste. Celui qu’elle aime le plus au monde, lors¬ 
qu’elle commence à enlaidir, elle se met à le haïr aussi vivement que s’il 
eût tué tous les siens. Jamais elle ne se rappellera les bienfaits qu’il lui a 
prodigués, si elle s’attaque quelque peu à lui. La femme est sujette à une 
grande démesure lorsque la colère la domine et la vainc. En revanche, 
aucune n’aime trop : elles se gardent bien de tels excès ! Je vais plutôt 
vous dire une chose : à partir du moment où une femme hait un homme, 
sa haine ne retombe pas facilement. 

Cette dame désirait vivement trouver un moyen de déshonorer ce 
garçon. Son cœur l’y incitait : loin d’être peinée de le voir pendu, elle 
désirerait qu’il en fût ainsi. Et elle se dit : « Si celui-ci s’intéressait aux 
femmes, rien ne l’aurait empêché de prendre son plaisir avec moi aujour¬ 
d’hui. Ou bien je le verrai accablé de malheurs et enfin déshonoré, ou 
bien la contrariété ne me quittera plus ! Vraiment, je suis convaincue qu’il 
est inverti 1 puisqu’il ne prend aucun plaisir avec une femme. Quand je 
lui ai montré mes flancs et qu’il m’a répondu “Au nom de Dieu, arrê¬ 
tez !”, n’est-ce pas là un signe très clair qu’il méprise et dédaigne les 
femmes ? Il dit qu’il est au service du roi, mais à ce titre il ne l’est guère 
plus qu’au mien. Ce n’est pas davantage pour des raisons de parenté qu’il 
s’est dérobé ; il a autre chose à l’esprit. Aux jeunes gens il fait bon visage, 
et il apprécie leur compagnie. Il est inverti, j’en suis sûre, et je lui retire 
mon amour. Je m’emploierai à sa perte. » 

Au même moment, le roi rentra de la chasse au son du cor. On mena 
grande joie le soir, sauf la reine et le jeune homme qui était demoiselle. 
La reine s’évertuait à trouver une ruse pour le déshonorer. De son côté, 
Silence était en proie à un profond souci, car il ne savait comment rentrer 
dans les bonnes grâces de la reine. Mais elle savait forcément, après qu’il 
lui eut échappé, qu’il ne serait plus acculé dans sa chambre sans se méfier. 
Pourtant, il y entrera encore, pour son plus grand malheur ! 

Pour autant, Silence se jura très fermement que, même pour un plein 


1. Dans le texte, l’auteur désigne les homosexuels par le terme erite : au Moyen Âge, ils étaient, 
tout comme les hérétiques et les sorcières, condamnés au bûcher. 



LE ROMAN DE SILENCE 


521 


bassin de deniers, il n’y pénétrerait pas de tout le mois. Il passait devant 
sans jamais y entrer. Il accompagnait ou suivait la reine jusqu’à la porte 
puis s’en allait. La dame en était très malheureuse et triste. Elle se venge¬ 
rait de lui, pensait-elle, ou bien elle ne conserverait pas longtemps tout 
ce qui faisait d’elle une reine et une femme. Son cœur la brûlait, elle se 
consumait. La dame était animée d’une grande rage. Ecoutez ce qu’elle 
résolut : elle ferait bonne mine au jeune homme pour l’attirer dans sa 
chambre. Une fois pris à l’intérieur, et avant qu’il ne lui échappe, ou bien 
il ferait tout ce qu’elle voudrait, ou bien il s’en mordrait les doigts pour 
toujours ! 

Pendant cinq mois, Silence s’abstint de pénétrer dans la chambre. La 
reine ne trouvait pas cela drôle ! Un jour, voyant une bonne occasion, elle 
lui adresse la parole bien hypocritement. Écoutez comment : 

« Silence, j’ai trouvé en vous quelqu’un de loyal qui a fait ses preuves. 
Je vous le dis en mon nom et en celui du roi mon seigneur. Ne vous souve¬ 
nez-vous du jour où, badinant avec vous dans ma chambre, je vous ai prié 
de m’aimer d’amour et que vous vous êtes récrié ? J’ai bien su alors, sans 
le moindre doute, que vous étiez absolument loyal. Mais savez-vous 
pourquoi j’ai agi de la sorte ? Le roi mon seigneur m’a demandé, avec 
force prières pendant toute une année, de choisir le plus loyal des jeunes 
gens de sa cour, et de lui en communiquer le nom. Aussi vrai que je sou¬ 
haite que Dieu veille sur mes biens, je ne savais comment lui répondre 
sans me tromper, et lui me pressait tous les jours de questions. Je n’ai vu 
en vous qu’un enfant, et votre doux visage, cher ami, me convainquit qu’il 
y avait en vous une plus grande loyauté qu’en aucun autre jeune homme 
du royaume. Cette impression me laissait perplexe, mais désormais je sais 
bien la vérité. J’ignore, à vrai dire, pourquoi le roi mon seigneur a agi 
ainsi, mais je crois que celui qu’il estimera le plus loyal s’en trouvera fort 
bien. Ce sera vous, à bon droit. 

— Madame, demande Silence, n’y eut-il aucune autre raison à votre 
conduite ? 

— Non, Dieu me garde ! », répond la reine. 

Silence la remercie et la salue. 

A présent, la reine a un moyen de le déshonorer sans motif. En effet, 
le jeune homme la servira, viendra à ses côtés et ira dans la chambre 
comme il en avait l’habitude auparavant. 

Vint un jour où le roi voulut aller dans la forêt, comme souvent. Enten¬ 
dez la cruauté qu’elle manigança contre le jeune homme — Dieu lui 
vienne en aide ! 

Le roi était parti au bois. Voilà que Silence a descendu les escaliers 
avec la reine et pénétré dans la grande chambre aux solides murs. La 
reine, prestement, verrouille la porte, à la grande surprise de Silence, qui 
se rue vers la porte et tire dessus. La reine, le saisissant par la ceinture, 
lui demande : 



522 


LE ROMAN DE SILENCE 


« Où veux-tu donc aller ? 

— Dehors, madame. 

— Pas tout de suite ! réplique la reine. Pourquoi nous fais-tu un tel 
manège ? Il y a bien longtemps que je t’aime. Tu m’as fait beaucoup de 
mal : je t’ai beaucoup encouragé, et tu m’as causé du tort. L’autre fois je 
t’ai dévoilé mon amour et tu as poussé de grands cris. Sans daigner 
m’écouter, tu t’es employé à me rejeter. Depuis, tu n’as plus consenti à 
venir ici. Je ne savais comment t’y amener mais, à force de ruses, mon 
Dieu, voici que je te tiens. En vertu de cette possession qui est un droit 
réciproque, prends-moi, personne ne me vaut ! Faisons comme l’ami avec 
son amie ! 

— Ma reine, jamais de la vie ! Par la foi que je vous dois, jamais votre 
époux ne sera déshonoré à cause de moi ! Non, non, Dieu céleste ! 

— Comment ? fait-elle, est-ce là ton dernier mot ? 

— Oui, par Dieu, mon Créateur ! Je vous ai dit tout ce que j’avais à 
vous dire ! » 

La dame voit alors qu’il refuse. Elle craint qu’il ne dénonce au roi son 
amour, et conçoit un grand grief de ce qu’il l’ait délaissée par mépris. 
Comme inspirée par le diable, elle commence à tirer ses cheveux, se 
donne sur le nez de violents coups de poing. Le sang coule et la tache. 
Elle pleure en silence et sans crier car elle veut retarder l’affaire jusqu’au 
retour de chasse du roi Ebain. Elle ne veut pas qu’un autre que lui 
apprenne ce qui s’est passé. Elle foule aux pieds sa guimpe et tient ferme¬ 
ment le malheureux jeune homme. 

« Enfant de canaille, misérable fou ! Maudit sois-tu ! Vil scélérat ! Le 
roi n’entend pas partager sa femme de la sorte ! Ce serait méchanceté et 
lâcheté de ma part de ne pas te faire écorcher vif, toi qui pensais me violer 
ainsi ! Est-ce pour cela que tu m’as flattée ? J’en serai, s’il plaît à Dieu, 
vengée. Pourvu que le roi en personne vienne et qu’il me rende raison de 
toi ! » 

L’autre en conçoit, pour le moins, de vives inquiétudes : il transpire 
d’angoisse et se tord les mains ; il gémit, tremble de tout son corps et 
pleure. 

r 

Le roi Ebain ne tarde plus à rentrer. Le voici, sous un arbre, descendu 
de cheval sur un marchepied en marbre. Il vient jusqu’à la porte de la 
chambre au carrelage décoré. 

« Ouvrez ! fait-il. Y a-t-il quelqu’un ? 

— Oui, quelqu’un qui a bien des ennuis ! répond la reine. Cher doux* 
seigneur, il y a ici quelqu’un qui désire vous voir et a grand besoin de 
vous ; pourtant, même pour un plein setier de besants d’or fin, il ne vou¬ 
drait être ici ! » 

La reine commande l’entrée : elle ouvre la porte, le roi entre, ferme 
derrière lui la porte et s’avance à l’intérieur. Il voit sa femme en sang, 



LE ROMAN DE SILENCE 


523 


l’air désolé, les cheveux en désordre, le visage mouillé de larmes. Ce n’est 
ni un jeu ni une plaisanterie ! 

« Ma belle, dit-il, qui vous a fait cela ? 

— Cher seigneur, je vais vous le dire. Vous avez devant les yeux celui 
qui m’a agressée. Il croyait avoir trouvé une femme aussi folle que lui et 
m’a souvent fait des avances. Je croyais qu’il agissait ainsi par manière 
de plaisanterie, mais tout à l’heure, quand il a vu l’occasion que lui offrait 
votre départ au bois, il eut tôt fait de grimper les escaliers, d’entrer dans 
la chambre et de refermer la porte. Seigneur, voyez ce qu’il m’a fait 
ensuite ! C’est Silence qui l’a fait, seigneur, mon seigneur, dans sa folie, 
dans sa rage ! Je n’arrêterai pas de vous décrire sa folie avant d’en avoir 
tout dit. Seigneur, après m’avoir blessée de la sorte, avoir déchiré et mis 
en morceaux ma guimpe, il vit bien que j’étais chaste, et me pria de lui 
pardonner cet outrage dément. Il voulait que je l’oublie ; mais moi je ne 
voulais pas oublier cette offense qui portait atteinte à votre honneur. Il 
aurait beaucoup aimé s’enfuir ! Cher seigneur, pour le dégoûter à jamais 
d’un tel affront, d’une telle folie, d’une telle rage, vengez-vous de lui, 
sans attendre de jugement ! » 

Le roi en a le cœur très gros ; il ne peut dire un mot mais roule des yeux 
effarés. Alors la reine s’agenouille à ses pieds, pleure et crie parce qu’il 
retarde la vengeance qu’elle désire. Par ses pleurs, elle cherchait à l’em¬ 
bobiner car elle ne souhaitait pas abandonner la partie. Il en est ainsi de 
la femme : ses pleurs sont une ruse destinée au succès de sa fourberie. Et 
le jeune homme est plein d’angoisse, il ne sait vraiment que faire. Peu 
s’en faut qu’il ne meure de douleur, tandis que la reine se tord de chagrin. 
Il est accablé par la haine que lui voue la reine. Il murmure entre ses 
dents : « Elle fait méchamment le mal mais, quoi qu’elle fasse, elle est 
ma reine et je ne dois pas lui attirer le moindre blâme. D’ailleurs, si je 
disais la vérité au roi, jamais il ne pourrait me croire, à moins de connaître 
mon véritable sexe. Et alors, je perdrais mes droits, mon héritage, et mon 
père serait déshonoré. Je sais bien à coup sûr aussi que la reine serait mal¬ 
traitée et honnie. Vraiment, quoi que je fasse, quelque haine que le roi 
Ebain ait pour moi, je ne chercherai jamais à redresser ma situation, sinon 
en désespoir de cause. Dieu qui sait tout peut me sauver : aucun mal ne 
saurait arriver à celui que Dieu veut bien secourir. » 

La reine se lamente profondément ; sachez qu’elle est fort dépitée de 
ne voir réduire en cendres ou pendre à un gibet le jeune homme. Mais le 
roi est un homme bon et sage, de caractère mesuré. De deux maux, il sait 
bien distinguer le moindre du pire. Il voit qu’il sera tenu pour faible, et sa 
justice pour mauvaise, s’il ne se venge pas. Mais accabler cet enfant serait 
pire, car il serait déshonoré avec lui : sa honte serait divulguée et répandue 
alors qu’elle n’est pas encore connue. Aussi préfère-t-il renoncer à faire 
justice, de peur d’en faire trop. Tout homme doit s’efforcer de préserver 
son honneur, dans la mesure de ses possibilités. Et s’il se voit obligé, 



524 


LE ROMAN DE SILENCE 


parmi deux maux, d’en subir un, il doit appliquer son intelligence à celui 
qui est susceptible de moins lui nuire. Il ne faut pas se détruire parce 
qu’on se trouve dans une fâcheuse posture. Quel homme le respectera s’il 
s’avilit lui-même ? Celui qui commet la folie de se détruire, on prendra 
ensuite ses paroles pour des enfantillages. Nul ne peut vivre longtemps 
en ce siècle sans avoir à subir des ennuis. Doit-il pour autant se mettre à 
crier à chaque fois qu’il lui arrive un malheur ou quelque chose qui lui 
déplaît ? À l’entendre parler, ses ennemis ne feront que s’amuser et en 
rire. C’est bien ce que se dit le roi. Il n’est pas colérique comme un Irlan¬ 
dais pour multiplier ses malheurs par deux ! Il éloigne d’eux le jeune 
homme et dit tout de go à sa femme : 

« Ma chère, si vous voulez m’en croire, il va nous falloir prendre une 
sage décision à ce sujet. 

— Comment ? demande-t-elle. Voyez-vous autre chose que la pen¬ 
daison ? 

— Oui ! Il ne subira pas un tel supplice. 

— Que voulez-vous donc lui faire, seigneur ? Le brûler, l’écarteler ? 

— Non plus, ma chère. Souvent on doit agir contre son gré. Ce garçon 
est de noble famille, il est le fils d’un homme de grande valeur : tenons- 
en compte. Ce qu’il a fait est imputable à sa jeunesse ; et vous n’ignorez 
pas que si je le faisais brûler ou pendre je laisserais savoir que je l’ai 
trouvé avec vous dans la chambre et pris sur le fait. Mon Dieu, c’est là 
une affaire qui enlaidit quand on l’agite ! Usons de mensonge, ma chère, 
ma douce amie : c’était un rêve ; il n’y a rien eu, il n’y a rien, il n’y aura 
rien. » 

La dame est fort contrariée mais n’ose pas le contredire. Entendez ce 
que lui dit alors son époux : 

« Vous éprouvez beaucoup de peine, et moi encore plus. Écoutez : mon 
suzerain est le roi de France. Je vous jure que j’enverrai Silence à sa cour 
avec une lettre. Je suis son homme, il est mon seigneur. Quand il entendra 
lire ma lettre, pour rien au monde il ne manquera de faire tout ce qu’elle 
dit. Ma chère, vous serez vengée. » 

En amadouant la reine par ces paroles, le roi entend soustraire Silence 
à sa juridiction. Il a fait valoir que ce n’est ni un fou ni un rustre qu’il 
pourrait détruire dans sa folle colère, quoi qu’elle lui puisse dire. Mais il 
ne veut pas lui reprocher ses paroles, car une femme, lorsqu’elle veut se 
venger, est extrêmement sévère, le roi le sait bien, et vindicative jusqu’à 
l’excès. Quand on lui demande de se taire, elle s’acharne à faire du bruit. 
Aussi le roi préfère-t-il l’apaiser que la laisser à sa querelle. Mais c’est en 
pure perte, car la reine, fine renarde, a le cœur bien méchant. Elle s’avise 
que si elle réussit à s’emparer de la lettre que le roi veut faire sceller, elle- 
même rédigera une lettre qui, si elle y parvient, causera bien des ennuis à 
son porteur en France. 

Le roi lui dit : 



LE ROMAN DE SILENCE 


525 


« Très chère sœur, rassérénez votre cœur. 

— Bien volontiers, mon bon seigneur. 

— 11 le faudra bien. Ma chère, pour paraître agréable à cet enfant, je 
veux l’envoyer par-delà la mer au roi de France, qui m’aime et que j’aime 
beaucoup. Après Dieu, c’est de lui que je me réclame, car il est mon sei¬ 
gneur, de lui je tiens l’Angleterre en fief 1 . Je m’en vais : je vais faire 
écrire une lettre sur du parchemin, et mettre en route notre jeune 
homme. » 

Il va alors retrouver Silence, lui garantit sa sûreté, lui indique aussitôt 
où il ira, ce qu’il fera, et comment il emportera la lettre. 

Le seigneur va voir son chancelier et lui dit : 

« Mon ami, écris-moi vite une lettre. Salue bien tout d’abord mon sei¬ 
gneur le roi de France, en qui j’ai grande confiance. Ajoute que je le prie 
et lui demande, moi son fidèle obligé, d’accueillir Silence et de le retenir 
dans sa suite. Qu’il lui donne des armes quand il le jugera utile. Qu’il le 
garde avec lui jusqu’à ce que je réclame son retour. » 

Sur ces paroles, le roi s’éloigne et le chancelier se met aussitôt à l’ou¬ 
vrage. 


XIV. Le subterfuge vengeur de la reine 
(v. 4315-5118) 


Enfermée dans sa chambre, la reine écrit dans une lettre des horreurs 
sur Silence. Que Notre Seigneur l’en protège ! Jamais vous n’entendîtes 
pire cruauté. En lieu et place du roi Ebain, son seigneur, elle écrit au roi 
de France une lettre lui enjoignant de faire décapiter le messager porteur 
de la missive. Que sous aucun motif il ne s’en abstienne : en effet, il a 
infligé au roi un outrage tel qu’il ne souhaite pas l’écrire. Il est de très 
haute naissance et c’est pourquoi il l’a envoyé comme messager : le roi 
n’ose pas le tuer lui-même à cause de sa noble ascendance. Telle est, en 
substance, la lettre que la reine écrivit. C’est pour son malheur que 
Silence l’a dédaignée ! «Je le jure sur ma tête, j’en serai vengée ! », 
s’écrie la dame. 

Puis elle emporte la lettre, pliée et cachée dans sa main, et va trouver 
celui qui a préparé la lettre du roi Ebain. 


1. La présentation insistante du roi d’Angleterre comme vassal du roi de France n’est pas inno¬ 
cente : dès avant la guerre de Cent Ans (1337-1453), un premier conflit opposa les Capétiens aux 
Plantagenêts entre 1154 et 1259. Les souverains anglais étaient maîtres en leur royaume mais 
devaient l’hommage au roi capétien pour leurs nombreux domaines sur le continent. Après le traité 
de Paris ( 1259), ils renoncent à la Normandie, au Maine, à l’Anjou et au Poitou, mais conservent 
le duché de Guyenne pour lequel ils doivent l’hommage lige au roi de France. Heldris force donc 
quelque peu le trait partisan en qualifiant l’Angleterre elle-même de fief octroyé par le roi de 
France. 



526 


LE ROMAN DE SILENCE 


« Mon ami, fait-elle, qu’est-ce là ? 

— Madame, je vais vous le dire : Silence va être envoyé en France sur 
ordre du roi pour y séjourner et y apprendre sagesse et courtoisie. » 

Hypocritement, la dame répond : 

« Je suis désolée qu’il s’en aille ! 

— Vraiment, moi aussi ! 

— C’est une plaisanterie, je suppose ! 

— Reine, non, Dieu m’en soit témoin ! Et il emportera cette lettre. 

— Mon ami, je pense qu’il n’en fera rien. Je ne peux pas croire qu’il 
parte ainsi. » 

Le chancelier lui tend la lettre : 

« Voyez ce que dit cet écrit, puisque vous ne croyez pas ce que je vous 
dis ! » 

La reine ne demande pas mieux : voilà la lettre en sa possession. Elle 
l’examine vite ; sans faire traîner les choses, elle la plie rapidement et 
l’attache solidement, sous les yeux du chancelier. Elle garde la lettre et 
lui présente la fausse, qu’il scelle en la prenant pour la vraie. Ainsi, la 
dame l’a abusé : il ne s’est pas aperçu que la lettre qu’il a scellée n’est pas 
celle qu’il a lui-même écrite ! Il ne s’attarde pas davantage et va trouver le 
roi. Il lui remet la lettre, que ce dernier confie au jeune homme en lui 
disant de se préparer soigneusement. Si Dieu n’intervient, quel malheur 
que le roi l’ait jamais vu ! 

Silence n’ose pas demeurer plus longtemps ; emportant sa harpe et sa 
vièle, il franchit la porte en pleurant. Ses pleurs et sa rancœur sont fondés, 
car il porte sa mort écrite et scellée sur le parchemin — à moins que Dieu, 
qui le créa et fit tout ce qui se trouve sur terre, ne s’en soucie. Avec lui, 
beaucoup se lamentent sur son sort, car l’enfant de Tintagel s’était attiré 
la vive sympathie de tous. Dès qu’il put, il traversa la mer et se rendit 
directement en France. Il ne manqua pas d’y trouver le roi. 

Il se présente très gentiment devant lui et le salue en ces termes : 

« Sire, que le Dieu de majesté qui existe de tous temps et à jamais, qui 
tient le monde sous sa coupe, vous protège, au nom du roi Ébain ! 

— Mon ami, que Dieu lui donne grande joie ! » 

Silence sort la lettre scellée, la remet au roi, qui brise le sceau et la 
donne aussitôt à lire. Le chancelier, lettre en main, Fa bientôt parcourue 
des yeux de bout en bout : quand il voit qu’elle réclame la mort du jeune 
homme, il en éprouve un tel chagrin qu’il manque en mourir. En son for 
intérieur, il se perd en conjectures : « Dieu ! Un être pareil, si beau ! 
Comment a-t-il pu nuire à ses amis pour être envoyé avec un tel messa¬ 
ge ? Même pour devenir seigneur de Montmartre, je ne voudrais pas avoir 
à lire cette lettre ! Si je dis ce qu’elle contient, ce sera un péché, car il sera 
tué et mis en pièces. La pitié me conseille de mentir au roi, mais la peur 
ne veut y consentir. J’ai grand-pitié de lui s’il meurt dans cette affaire ; 
j’ai peur si à cause de moi il en réchappe. De deux maux, il faut savoir 



LE ROMAN DE SILENCE 


527 


choisir le moindre, et c’est de parler : si je ne dis pas ce que contient la 
lettre, le roi me fera bien vite décapiter. Il m’est donc moins pénible de 
dire la vérité que d’endurer pour ce garçon pareil martyre. » 

Quant aux Français, ils étaient fascinés par la beauté du jeune homme. 
Le roi lui dit : 

« Cher ami, dis-moi donc qui est ton père. 

— Sire, répond-il, aussi vrai que j’attends son salut de Dieu, c’est le 
comte Cador de Cornouailles. » 

Le roi le prend dans ses bras et l’embrasse avec tant d’énergie qu’il en 
oublie presque la lettre, tant il est occupé à lui faire bon accueil et à lui 
demander des nouvelles du roi Ébain. Enfin, il demande au chancelier de 
lire la lettre. 

« Bien sûr, répond celui-ci. Je la lis à contrecœur, très cher seigneur, et 
seulement parce que je ne dois rien vous taire contre votre volonté. Votre 
vassal, parent et ami, le roi Ébain, vous a envoyé cette lettre pour faire 
tuer ce jeune homme que je vous ai vu embrasser. Il l’a dépêché comme 
messager afin de le maltraiter et de lui nuire. Mon Dieu, c’est pour son 
malheur que ce garçon est né ! Cet écrit dit qu’il a infligé au roi un outrage 
tel qu’il ne veut pas le mentionner. Puisque vous tenez à son honneur et 
ne souhaitez pas le voir anéanti ou diminué, Ébain vous fait confiance 
pour venger l’affront qu’il a subi. C’est pour cela qu’il l’a envoyé ici 
comme messager, parce qu’il est d’une famille très noble dont la dignité 
l’empêche de le tuer. J’ai commis une grande cruauté à vous dire tout 
cela, mais la fidélité que je vous dois m’interdit de vous mentir. » 

Le roi, la tête basse, est si triste qu’il ne peut dire un mot ; jamais depuis 
sa naissance il n’a éprouvé pareille angoisse. « Me voilà, pense-t-il, dans 
un grand tourment. Je ne sais absolument pas quoi faire, quand l’homme 
que j’aime le plus au monde me réclame justice de ce messager. Il lui a 
fait du tort, j’ignore comment. Aussi me prie-t-il instamment, eu égard à 
toutes les marques d’honneur qu’il m’a manifestées, de le venger. Ce 
jeune homme m’a trompé et trahi, quand je l’ai si aimablement reçu. Sa 
grande beauté m’a ému et je l’ai tenu dans mes bras et lui ai donné un 
baiser. Qui aurait pu se douter qu’on l’envoyait à la mort? Ma raison 
m’empêche autant de lui faire du mal que de décevoir le roi Ébain qui a 
toujours eu beaucoup de respect pour moi. Si aujourd’hui je lui fais faux 
bond alors qu’il a besoin de moi, il aura raison ensuite de dire que je suis 
le pire homme de la terre puisqu’il n’a pu obtenir de moi aucun service 
en remerciement de ses bienfaits et de sa loyauté. Et si pour lui je tue ce 
jeune homme, je me charge d’un très grave péché. Le monde entier aura 
raison de me haïr si je manque aujourd’hui à mon devoir. Je lui ai donné 
un baiser, c’est vrai. Qui désormais me fera confiance ? Plus personne ne 
viendra me trouver. Le baiser est témoignage de paix. Je ne puis ni le tuer 
ni le laisser en vie sans me déjuger gravement. Je ne vois décidément pas 
quoi faire dans cette terrible situation. » 



528 


LE ROMAN DE SILENCE 


Le roi fait appel à trois comtes auxquels il veut exposer l’affaire. L’un 
d’eux m’a raconté les faits : le premier tenait le comté de Blois, l’autre 
était le seigneur de Nevers, et le dernier — celui qui m’a parlé — de Cler¬ 
mont. Voici exactement ce que leur dit le roi : 

« Seigneurs, le roi Ebain, mon vassal, parent et ami, m’a envoyé ce 
messager. Savez-vous pourquoi ? Il me l’a envoyé pour le faire tuer : ce 
jeune homme, j’ignore ce qu’il a fait, mais il est certain, dit la lettre, qu’il 
n’a pas fait de bien au roi Ebain, puisqu’il s’agit d’un tel outrage qu’il ne 
veut même pas l’écrire. En outre, il m’aime énormément, et moi je l’aime 
plus que nul autre. Vous savez tous, autant que vous êtes, la grande amitié 
qui existe entre lui et moi. Il m’a déjà rendu plus d’un service et compte 
en cette occasion vérifier ma reconnaissance. En retour de ce qu’il a fait 
pour moi, il souhaite que je fasse décapiter ce jeune homme. Mais vous 
avez aussi bien vu comment je l’ai accueilli : un homme qui donne un 
baiser ne doit pas trahir celui qu’il a embrassé. Seigneurs, me voilà bien 
embarrassé ! J’ai agi sans méfiance. Seigneurs, au nom de Dieu, que vais- 
je faire ? Eu égard à l’amitié que j’ai pour le roi et à ce baiser que j’ai 
accordé en toute confiance au jeune homme, voyez ce qu’il est meilleur 
que je fasse, ou ce qui me sera le moindre mal. 

— Volontiers, répondent-ils. Rejoignez vos barons et demeurez pour 
le moment avec eux, cher seigneur, car nous avons, par Dieu, beaucoup à 
discuter. » 

Le roi s’éloigne et eux restent. Chacun s’efforce de contribuer à cet 
arbitrage selon ses convictions. Le comte de Blois était le plus âgé ; aussi 
eut-il naturellement heu de s’exprimer le premier : 

« Seigneurs, voulez-vous que je parle ? 

— Oui, seigneur ! 

— D’accord ; écoutez donc. Si je me trompe, corrigez-moi. Je n’émets 
pas ici de jugement mais je vous donne mon sentiment sur cet arbitrage 
que nous a confié le roi, notre seigneur. Son ami, le roi Ébain d’Angle¬ 
terre, lui a demandé, par l’intermédiaire d’une missive fermée de son 
sceau, de faire décapiter ce jeune homme. Et vous savez bien, Dieu m’en 
soit témoin, qu’il ne lui avait jusqu’alors jamais rien demandé. Je suis 
certain qu’il ne lui aurait toujours rien réclamé si ses affaires étaient 
mieux allées et qu’il n’eût pas eu actuellement un grand souci. C’est dans 
le besoin qu’on reconnaît son ami. Il s’est dévoué à mon seigneur plus 
qu’aucun homme né de femme. Et la gratitude, mieux que toute menace, 
fait souvent agir en retour. Un service rendu en réclame un autre en 
échange. Vous savez bien ce qui est enjeu : celui qui honore mon ami, il 
m’honore également ; qui le déshonore me déshonore aussi. Il n’estime 
guère ma puissance, celui qui fait du tort à mon ami. Or la lettre affirme 
que ce garçon a causé un tel affront au roi que celui-ci n’ose pas l’écrire. 
C’est donc qu’il l’a déshonoré. C’est un devoir de se venger d’un affront 
et d’œuvrer au rétablissement de l’honneur de son ami. Ce jeune homme 



LE ROMAN DE SILENCE 


529 


est pris au piège ; je ne vois pas comment il pourrait s’échapper. Mais il 
ne doit encourir aucun mal ni aucune punition durant les quarante pre¬ 
miers jours. Qu’il reste en paix quarante jours, et pas plus, eu égard à 
l’amitié que lui a témoignée le baiser du roi. Notre roi doit patienter 
durant ce délai. Et s’il le fait ensuite pendre ou brûler sur un bûcher, on 
ne pourra l’en blâmer. Voilà ce que je puis dire de meilleur. » 

Le comte de Clermont, qui tenait un court bâton de commandement, 
enrageait. Il grommela d’un bout à l’autre de ce discours. C’est à peine 
s’il pouvait articuler une parole, tant ce qu’il entendait lui déplaisait. Tou¬ 
tefois, réfrénant avec sagesse son mécontentement, il parla courtoise¬ 
ment. Tout d’abord, il ne voulut pas contredire le comte de Blois, ni 
l’approuver. En effet, il met le feu à l’étoupe, celui qui commence par 
fermer la bouche à celui qu’il veut contredire. L’homme qui agit ainsi 
aggrave son cas. Au contraire, il doit d’abord tout admettre pour mieux 
se concilier son interlocuteur. Telle fut la démarche du comte de Cler¬ 
mont. Jamais il n’y eut homme plus modéré que lui. Il agrée donc à tout 
ce qu’a dit le comte afin que celui-ci l’approuve à son tour. Il sait pourtant 
très bien qu’il a émis un mauvais avis. 

« Je suis convaincu, dit-il, que le comte de Blois a bien parlé. Nul ici 
ne pourrait parler avec autant de sagesse. Il est vrai qu’on doit haïr celui 
qui cherche à trahir son seigneur. À cette restriction près : le roi ne savait 
pas ce qu’il faisait quand il a envoyé ce garçon outre-Manche : il l’a 
délivré en l’envoyant ici. Seigneurs, le roi l’a embrassé. Il ne peut lui 
nuire en rien, sous aucun prétexte, selon moi, tant qu’il est ici. Et nous 
qui sommes des comtes loyaux envers leur seigneur, nous ne devons pas 
lui conseiller quelque chose qui soit honteux. Le roi Ébain eût-il été notre 
père, et ce garçon eût-il tué notre frère, nous ne devrions pas conseiller à 
notre roi de le tuer. Il n’est plus grande preuve de loyauté au monde que 
de préserver l’honneur de son seigneur. Que notre roi veille à se conduire 
envers ses subordonnés comme il le doit. Qu’il agisse dans son intérêt et 
nous dans le nôtre. Seigneurs, qu’en pensez-vous ? » 

En l’entendant, le comte de Nevers le regarde de travers. 

« Comte de Clermont, que dites-vous ? Doit-on le laisser s’en aller ? 
Prenez donc garde à vos paroles ! N’est-il pas écrit dans la lettre qu’il a 
causé un tel tort au roi que celui-ci ne veut le révéler à personne ? Il a 
donc outragé mon seigneur si ce que dit la lettre est vrai. Je ne puis conce¬ 
voir comment ce garçon s’en irait sans dommage. Toutefois, il ne devrait 
subir ni mal ni peine durant quarante jours. Mais ensuite, le roi peut, à 
mon avis, l’envoyer tuer chez un de ses lointains amis. Le roi Ébain qui 
l’a envoyé parce qu’il est de noble naissance n’a pas non plus voulu se 
compromettre en le tuant. » 

Le comte de Clermont réplique alors : 

« Comte de Nevers, on n’a jamais vu ça ! Voulez-vous conseiller au 
roi de se déshonorer pour autrui ? Alors que le roi Ébain, par honte, a 



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LE ROMAN DE SILENCE 


laissé partir ce garçon, en quoi cela concerne-t-il le roi de France, qui ne 
tient pas non plus à se déshonorer ? Mais si le roi Ébain regrette d’avoir 
fait des dépenses pour notre roi, réfléchissons à la manière de l’en dédom¬ 
mager ! À mon avis, le meilleur parti consiste à lui rendre sou pour sou, 
et même deux marcs pour un, avant que notre roi ne se déshonore à cause 
de lui. Cela vaudra mieux pour notre roi que de céder à la demande 
d’Ebain et de sacrifier son honneur en échange de l’argent que celui-ci 
lui a consacré. Il arrive que tel qui a perdu son bien le recouvre après, 
mais je ne vois pas comment on peut retrouver son honneur quand on l’a 
perdu par une mauvaise action. De même que l’argent vaut moins que 
l’or, de même l’honneur vaut mieux qu’un trésor. Quand bien même notre 
seigneur n’aurait pas embrassé ce garçon, il ne pourrait pas le mettre à 
mort, dans la mesure où il est venu ici en tant que messager. Même s’il a 
mérité d’être décapité, je n’estime pas que le roi Ébain ait agi sagement 
en l’envoyant au roi de France avec cette lettre pour le faire tuer. N’avez- 
vous pas entendu dire qu’on ne peut rendre de jugement si d’abord l’on 
ne connaît pas bien les faits ? À l’action on juge l’homme. Il s’ensuit, en 
un mot, que notre seigneur le roi doit le sauver. Le mieux que je puisse 
dire est qu’il doit le mettre en sûreté, puisqu’il lui a donné sa foi avec son 
baiser. Il doit le préserver de tout encombre. Je vous ai exposé toute la 
situation. Je n’en dirai pas davantage, je vous l’assure. Êtes-vous d’ac¬ 
cord ? 

— Cher seigneur, oui, pourvu que le roi ne vous désapprouve pas. 

— Chers seigneurs, je ne prétends pas que le roi ne puisse agir à son 
gré en dépit de mon avis. Après que je lui aurai donné le meilleur conseil 
dont je sois capable, il pourra faire tout ce qu’il veut. Dois-je pour autant 
me dispenser d’un juste conseil, s’il le demande ? Non, vraiment ! S’il le 
commande, je dois le conseiller ; ensuite, qu’il agisse en maître ! Que 
jamais le diable ne m’incite à me défausser envers mon seigneur, que je 
me dois d’aimer, quand il m’en aura sincèrement conjuré ! Si je lui dis 
toujours ce qui est le mieux, quel blâme encourrai-je s’il commet le pire, 
même à contrecœur ? À aucun prix je ne m’écarterai du chemin de la 
justice, pour autant que j’y puisse réussir. Menons donc le roi en un 
endroit retiré, exposons-lui le résultat de nos délibérations. » 

Ils conduisent alors le roi à l’écart, et celui qui a débattu le plus sage¬ 
ment, le comte de Clermont, lui parle en ces termes : 

« Cher seigneur, écoutez un peu. Nous avons, de notre mieux, accompli 
votre commandement. Nous savons tous trois parfaitement que si vous 
possédiez une chose que le roi Ébain voulût avoir et qu’il vous en fît la 
demande, vous devriez sans hésiter la lui donner, valût-elle mille marcs 
ou davantage. Mais aucun homme vivant sur cette terre ne peut vous 
obliger à vous déshonorer. En dépit de tout ce que le roi a fait pour vous 
et de tous les services qu’il vous a rendus, vous ne pouvez, sire, consentir 
à chose dont on pourrait vous blâmer. Celui même qui posséderait le 



LE ROMAN DE SILENCE 


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monde entier, aucune ruse ne l’autoriserait à outrepasser ses devoirs 
d’homme. C’est pourquoi nul ne doit renoncer à son honneur, pour 
quelque bien que ce soit. Il n’agit pas sagement, celui qui sacrifie son 
honneur, si peu que ce soit, à la richesse. Richesse dépourvue d’honneur 
ne brille pas plus qu’un cierge éteint ! Pour autant que nous puissions en 
juger, vous ne pouvez pas, très cher seigneur, vous engager dans la voie 
suggérée par la lettre et faire du mal au messager. Et il y a plus, vous le 
savez bien : étant donné que vous l’avez embrassé, le roi l’eût-il envoyé 
prisonnier et ligoté comme un malfaiteur, vous ne pourriez le mettre à 
mort. Sachez que ce n’est pas une plaisanterie et qu’on ne doit pas tuer 
un homme si on ne connaît pas tous les faits ; car c’est des faits qu’on tire 
le motif du jugement, si on respecte la justice. Écoutez-moi un peu, sire : 
vous devez bien sûr aimer votre ami, mais sa folie, il vous faut la détester. 
Car assurément, je ne vous conseille pas d’accomplir cette terrible action, 
même si votre cœur vous y incline. Cela, jamais aucun homme ne l’a 
réclamé. » 

Le roi demande alors : 

« Que ferai-je donc pour bien agir ? Vous m’êtes fidèles et m’avez bien 
conseillé. Je ne veux nullement commettre de perfidie. Mais je crains que 
le roi d’Angleterre ne m’en fasse reproche. C’est pourquoi je désire avoir 
votre avis. » 

Le comte de Clermont répond : 

« Cher seigneur, s’il vous plaît, laissez-moi vous le dire. Vous craignez 
de mal agir en cette affaire à l’égard du roi. À bien juger l’attitude du roi 
Ébain, on pourrait y trouver plus à redire qu’à votre sujet, puisqu’il vous 
a réclamé cette chose honteuse. Sire, c’est une honte d’inciter au mal, et 
un honneur de le repousser. Si j’ai un véritable ami, je dois le respecter et 
lui de même à mon égard. Il n’est pas plus mon vassal que je ne suis le 
sien, ce qui n’empêche que chacun d’entre nous respecte, aide et soutient 
l’autre : cela soude notre amitié. Mais s’il venait à me demander quoi que 
ce soit qu’il sache pertinemment être honteux pour moi, il mettrait un 
terme à notre amitié. Peu m’importerait alors sa puissance, je n’échange¬ 
rais pas mon honneur contre son argent. Je n’accorderais plus aucun prix 
à son amitié : chagrin vaut bien mieux qu’embarras ! Du moment qu’il 
veut me déshonorer, ses bienfaits se retournent contre moi. Toutefois, eu 
égard aux services qu’il me rendit jadis et à notre amitié passée, il est 
normal que je le haïsse moins qu’un autre. Voilà, je vous ai tout dit. Je ne 
dois ni l’aimer ni le détester complètement, s’il ne vient pas m’attaquer ; 
mais s’il me déshonore ou s’il exige trop de moi, je dois le frapper s’il 
me frappe. Qu’un homme à qui je n’ai pas prêté hommage me demande 
effrontément de mal agir à sa place : en voilà assurément un qui me ferait 
beaucoup de tort ! Mais s’il est mon seigneur lige, mon amitié ne peut lui 
refuser aucun grand service qu’il me demande, même déshonorant. Lt s’il 
m’amène à quelque indignité, je n’en porte pas seul la honte : elle revient 



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LE ROMAN DE SILENCE 


bien plutôt à mon seigneur, à qui je dois entière obéissance. De même 
qu’il reçoit, au nom de tous ses hommes, la louange des bonnes actions, 
de même, j’ose le dire, il doit recevoir le blâme, lui qui a le pouvoir de 
me maltraiter et de me commander, s’il m’entraîne à quelque infamie. 
Mais si décidément il me réclame une trop grande vilenie, je peux lui 
retirer mon hommage. Je le peux et je le dois, si j’aime véritablement mon 
honneur et ma foi, si je préfère Dieu à mon fief. Je le jure sur ma tête, je 
dois me désister totalement de mon hommage avant d’être amené à des 
actes qui me fassent haïr de Dieu et du peuple. Vraiment, celui qui engage 
un homme dans une affaire indigne lui fait beaucoup de mal ! Or le roi 
Ébain, sire, est votre vassal : à ce titre, Notre Seigneur Dieu m’incite à 
l’estimer moins que je ne le fis avant son orgueilleux outrage. Cependant, 
je tiens le roi pour si sage que, en mon âme et conscience, je le crois 
incapable d’une telle présomption. Jamais il ne conçut pareil outrage ! 
Sur ma tête, je ne crois pas qu’il ait jamais envoyé cette lettre. 

— Qui donc l’aurait envoyée, comte ? 

— Peut-être, sire, l’un de ses hommes a-t-il détourné son sceau par 
jalousie, pour ravir la vie à ce garçon, parce qu’il le déteste, lui ou sa 
famille. Envoyez maintenant au roi Ebain un messager avec une lettre de 
vous. Dites-lui qu’il ne savait pas ce qu’il faisait lorsqu’il vous a envoyé 
ce jeune homme. Faites-lui savoir que vous vous refusez à lui faire du mal 
ou à le tuer. Faites sceller à la cire la lettre qu’il a apportée. Expliquez-lui 
dans votre lettre que la sienne réclame le malheur d’un homme de grande 
valeur. Vous n’avez perdu le souci ni de votre valeur ni de votre gloire 
pour tourner le dos à l’honneur. Il vous a déjà trop coûté dans le passé 
pour le perdre de la sorte. Qui désire et mérite honneur agit mal s’il le 
perd à la légère. Ebain vous en a trop demandé. Sire, retenez chez vous 
ce messager ; traitez-le honorablement. Mais que sous aucun prétexte il 
ne sache ce qui se trame. Jusqu’à ce que notre messager soit de retour, 
l’affaire doit lui être cachée. » 

On appela le chancelier. Il écrivit sur le parchemin tout ce que lui dit 
le comte. Aussitôt après, il scella la lettre, ainsi que la fausse. Le roi 
confia alors le tout à l’un de ses plus avisés serviteurs. Celui-ci ne s’arrêta 
pas avant d’avoir atteint l’Angleterre. Il n’eut pas à aller chercher le roi 
plus loin que sur la côte, à Southampton. Il va le trouver, le salue aimable¬ 
ment et lui remet les lettres, qui ne sont pas refusées. Le roi en personne 
ôte les sceaux et a tôt fait de voir de quoi il s’agit. Il a lu les deux lettres, 
d’abord la grande, puis la petite. Dans la grande, le roi de France, son 
ami, se plaint de la petite et de ce qu’elle lui réclame. Dans l’autre, plus 
petite, qu’il est censé avoir envoyée, est écrite la mort de Silence. Si 
Londres, sur la Tamise, était entièrement détruite ou précipitée dans 
l’abîme, le roi ne serait pas plus affligé ! Sa douleur ne serait pas plus 
grande. Il éprouve de l’amertume à penser que le roi de France le croit 
léger au point d’avoir seulement envisagé une action si contraire à toutes 



LE ROMAN DE SILENCE 


533 


les lois. Son visage rougit sous le coup du mécontentement, de la peine 
et de la colère. Il ne sait absolument qu’en penser. Il voudrait cacher le 
fait, mais ne le peut. Le chancelier doit être au courant, se dit-il ; à lui 
d’apprendre maintenant quel grand honneur il peut en retirer ! Ainsi en 
va-t-il : maint homme est blessé par le méfait et le péché d’autrui, alors 
que le coupable reste sain et sauf du mal. 

Le roi appelle le chancelier : il a une nouvelle à lui dire ! Ses yeux sont 
pleins de fureur, sa tête frémit. 

« Reconnaissez-vous, lui demande-t-il, cette lettre ? » 

Et d’ajouter à part : 

« Vous l’avez déjà vue, je crois ! » 

L’autre voit le document, son cœur se met à palpiter. 

« Alors, interroge le roi, qu’en pensez-vous ? » 

Le chancelier ne sait que dire car ni en parlant ni en se taisant il ne 
pourra agréer au roi. Dût-on l’écarteler, il ne saurait retrouver l’origine 
de cet écrit qu’il voit là entre les mains du roi ! Extrêmement troublé, il 
répond au roi : 

« Très cher seigneur, Dieu m’en soit garant, jamais, que je sache, je 
n’ai lu cette lettre. Dieu me punisse si je mens ! 

— Comment, fait le roi, fieffé menteur ! Ne t’ai-je pas, l’autre jour, 
convoqué pour écrire une lettre ? Tu l’as rédigée, tu me l’as donnée en 
mains propres, et je l’ai immédiatement confiée à Silence. 

— Cher seigneur, c’est la vérité. 

— Alors ! Si tu as écrit la lettre que tu m’as remise et que j’ai trans¬ 
mise à Silence, tu as forcément écrit cette lettre ! Sur ma tête, nul ne l’a 
remplacée depuis que je l’ai confiée à mon messager ! C’est pour ton 
malheur que tu t’es mêlé de cette affaire ! » 

Le chancelier ne sait vraiment pas quoi dire. Le roi, qui a lieu d’être en 
grande colère, le fait jeter en prison. Il compte l’accuser de trahison car, 
dit-il, si Silence n’a pas perdu la vie, ce n’est pas grâce à lui ! Personne 
dans la maison du roi ne connaît le motif de son emprisonnement. 

Quel dommage qu’ait été écrite cette lettre qui lui vaut une telle peine ! 
Voilà ce que lui et Silence peuvent dire. Mais pour l’heure, le chancelier 
est le plus mal loti des deux, et son sort empirera peut-être encore. Pour 
le moment, Silence n’a nulle crainte, lui qui est bien tranquille en France, 
tout à la joie et au plaisir. Tout le monde l’aime beaucoup et lui fait 
honneur, tous disent qu’il a bien fait de traverser la mer. Ils ont raison, 
car il est fort aimable : avec sa harpe et sa vièle, cette bonne demoiselle, 
sous son allure de jeune homme, sert très bien le roi et la reine. Mais il 
ignore tout ce qu’a déclenché la fausse lettre qu’il a apportée. Le roi pré¬ 
férait lui faire croire que la lettre l’avait envoyé au roi de France pour 
qu’il demeure à sa cour. Pour rien au monde il n’aurait changé de dis¬ 
cours. 

Pendant ce temps, dans la prison de Winchester, le chancelier était 



534 


LE ROMAN DE SILENCE « 


plongé dans une grande inquiétude. Nuit et jour il se demandait d’où pro¬ 
venait la lettre qui l’avait mis dans cette situation. Il y pensa tant et si bien 
qu’au bout de trois jours il se rappela que la reine avait tenu sa lettre. « Et 
elle ne l’a pas lue entièrement, se dit-il, pas même à moitié, quand j’y 
pense, avant de la fermer et de la plier comme si elle ne voulait pas que 
je visse son contenu ! Si jamais j’avais su qu’elle en voulait à ce garçon, 
j’aurais quelque motif de doute, car personne d’autre qu’elle n’a eu cette 
lettre en main. Hélas ! Coupable pensée : jamais, que je sache, elle ne l’a 
haï. Au contraire, il me semblait qu’elle lui faisait meilleur visage qu’à 
tout le monde. Mais nul homme ne peut percer à jour une femme qui 
cherche à dissimuler et à feindre. Par ses mines gracieuses, la femme 
dépossède tout un chacun de son bon sens ! La sagesse d’un homme lui 
est de peu de secours lorsqu’il a affaire à une simulatrice ! Je n’ai plus de 
raison d’avoir bonne opinion des faveurs qu’elle lui témoignait. Et 
j’ignore si Silence n’a pas commis à l’égard de la reine quelque audace 
qui aurait pu la fâcher au point qu’elle devienne son ennemie. En effet, 
une femme n’est pas à court de stratagèmes dans ce genre de situation ! 
Elle est plus rusée pour nuire à un homme que pour accomplir une bonne 
action ! Hélas ! quelle angoisse pour moi ! Je ne sais qui soupçonner. 
Mais il n’est vraiment pas normal que la reine soit venue se frotter à moi 
avec tant d’insistance, et qu’elle ait tenu ma lettre. C’est elle la coupable, 
j’en donnerais ma tête à couper ! Jamais auparavant je ne l’avais vue venir 
lire mes lettres, ni les tenir. Maudite soit l’heure où elle est venue ! S’il 
plaît à Dieu, on saura bientôt comment la lettre est parvenue, car pour 
l’instant Dieu ne s est pas remué ni manifesté dans cette affaire. Aussi 
vrai que Tu le vois, ô mon Dieu, Toi qui es étemel et qui dois secourir 
ceux qui T’appellent d’un cœur sincère, ne permets en aucun cas que je 
sois injustement mis à mal, d’une façon aussi ignominieuse, à cause du 
péché d’autrui ! Quant aux vieux péchés dont je suis encore souillé — 
que Dieu m’aide, je crois bien qu’ils pèsent encore sur moi —, on dit 
qu’ils sont souvent une source supplémentaire d’indignité. Mon indignité 
est patente, mais que Notre Seigneur Dieu, à qui on ne peut rien cacher, 
me protège. » 

Il se met alors à appeler le geôlier : 

« Mon ami, pour l’amour de Dieu, va donc dire au roi que je me languis 
ici, et que c’est à tort qu’il me fait maltraiter. Fais en sorte que je lui parle 
avant de mourir. Au nom de Dieu, que sa colère contre moi ne l’empêche 
pas de m’accorder un sursis ! » 

Le geôlier transmet le message au roi, qui octroie un sursis au prison¬ 
nier. Lorsque celui-ci paraît devant le roi, le désarroi l’empêche de lui 
adresser la parole. Il tombe à ses pieds et s’humilie. Dans la nécessité où 
il se trouve, il l’implore : 

« Pitié, très cher seigneur ! Il n’a jamais été dans mes habitudes d’ap¬ 
poser votre sceau sur une lettre contrefaite ! 



LE ROMAN DE SILENCE 


535 


— Comment ! réplique le roi. C’est pour me dire cela que tu viens ici ? 
Pour rien d’autre ? 

— Sire, que Dieu me préserve du mal, j’ai souhaité venir ici pour dire 
cela et davantage. Je vous jure, sur le salut que j’espère obtenir de Dieu, 
que j’ignore absolument comment cette fausse lettre a pu vous parvenir ; 
mais il m’est revenu quelque chose à la mémoire. Seulement, je crains 
fort votre réaction. » 

Et le roi : 

« Allons ! Parle, parle ! 

— Sire, la reine est venue me trouver. Je ne sais vraiment pour quelle 
raison, ni en vue de quoi, mais elle m’a serré de près, sire, et elle a mani¬ 
pulé ma lettre. Et après l’avoir pliée, elle me l’a rendue bien attachée ; 
c’est alors que j’ai fixé le sceau. Je ne saurais en penser ni bien ni mal car 
je ne me suis pas méfié d’elle. Que j’aille brûler en enfer si je ne dis pas 
vrai ! J’ignore si elle détestait le garçon, mais elle m’a très méchamment 
trompé ! Cher seigneur, que Dieu m’assiste, je n’ai pas d’autre vérité à 
dire à ce sujet. Et si jamais cela me permet de me disculper, je ferai tout 
ce qu’il vous plaira de me demander. » 

Le roi n’est ni fou ni stupide. Il ne se mêle pas de faire quoi que ce soit 
qui ne lui soit imputé à honneur, ni d’entreprendre une action qui se 
conclue mal. Il ne veut pas d’une vengeance qui accroîtrait son déshon¬ 
neur. Il demande au chancelier de taire l’affaire, s’il tient à la vie. En 
effet, il a bien compris que la reine a, par haine, rédigé la fausse lettre. Et 
si sa femme en est blâmée, il sait bien que l’opprobre retombera sur lui. 
Pour cacher sa honte au chancelier, il prétend que la lettre provient d’un 
comte qui hait le jeune homme et sa famille. 

Il charge alors un messager d’une missive de bien meilleure teneur que 
la précédente. Ce dernier prend congé du roi Ébain et se rend le plus vite 
possible en France. Il va directement à Paris. Là, il trouva le roi dans un 
pré '. Il lui présente son sceau, le salue au nom du roi Ebain. Puis il lui dit 
en secret comment a été traité le chancelier et il ajoute que c’est un comte 
scélérat qui a eu la perfidie de remplacer la lettre, par haine envers le 
garçon dont il voulait la vie. Le roi se réjouit vivement de la nouvelle. Et 
lorsqu’il entend lire la lettre, sa joie est, pour tout dire, à son comble. 


1. La présence d’un pré en ville ne doit pas étonner : au Moyen Âge, le terme désigne loin 
terrain herbeux, sans considération pour son usage ou sa localisation. La toponymie parisienne 
conserve des traces de cet ancien état des lieux : le Pré-aux-Clercs, le Pré-Saint-Gervais, Saint 
Germain-des-Prés. 



536 


LE ROMAN DE SILENCE 


XV. Retour en grâce de Silence 
(v. 5119-5185) 


La situation de Silence à la cour est à présent tout à fait satisfaisante. 
Le roi souhaite qu’il y demeure car il est noble et respectable, courtois, 
courageux et aimable. Et l’on peut bien vous dire que face à lui ses 
compagnons ne valent rien ! Sa renommée fait ombrage à la leur, car il a 
tellement bonne réputation qu’on ne parle que de lui et pas du tout des 
autres. Ce qu’on dit de lui fait la joie de ses amis et met en rage ses 
ennemis. 

Alors qu’il était âgé de dix-sept ans et demi, un jour de Pentecôte, le 
roi — que cela plaise ou non — l’adouba à Paris avec, par amitié pour 
lui, dix autres jeunes gens. Sur le pré qui se trouve à côté de Saint- 
Germain, on put les voir, maniant hardiment les armes et soucieux d’at¬ 
teindre leurs adversaires à la joute : beaucoup de bons coups y furent 
échangés. Bien que n’ayant pas été épargné, Silence, en l’honneur de qui 
le tournoi avait été organisé, en remporta le prix cette joumée-là. Il fit 
merveille en champ clos comme entre les deux palissades de la quintaine. 
Jamais femme ne se présenta de manière si énergique ! À la voir jouter 
sans protection, brandir l’écu du bras gauche sans garantir sa poitrine, et 
se précipiter à l’attaque, la lance en arrêt, on aurait pu dire que Culture 
est fort capable d’œuvrer contre Nature, puisqu’elle apprend et enseigne 
de tels comportements à une femme délicate et fragile ! Sous ses coups 
choient des chevaliers qui, s’ils pouvaient la renverser et connaître la 
vérité à son sujet, auraient très honte d’avoir été abattus par la lance d’une 
faible femme, tendre et douce, qui n’a emprunté aux hommes que le teint, 
les vêtements et la contenance ! Savez-vous ce que cela m’inspire ? 
Qu’une bonne éducation est toujours récompensée. En effet, les bonnes 
manières préservent de bien des infamies et incitent à mener une courtoise 
existence. Qui vit conformément au bien et évite toute bassesse a de 
bonnes manières. Plus d’un homme qui ne cesse d’agir de façon déshon¬ 
nête n’aurait aucun goût pour le mal si, dès son enfance, il avait connu 
l’honneur et s’y était appliqué. S’il commet un méfait, il n’y peut rien, 
car il s’en tient à ce qu’il a appris. 

Silence ne regrette rien de son éducation, au contraire : il l’apprécie. Il 
est devenu un chevalier courageux et valeureux. Nul roi ni comte n’en 
engendra de meilleur. Je ne peux vous dire seulement la moitié de ses 
exploits. Avant la fin de l’année, tous les Français le tenaient pour un 
chevalier excellent et accompli. 



LE ROMAN DE SILENCE 


537 


XVI. La révolte des barons anglais 
(v. 5186-5647) 


C’est alors que survint en Angleterre une guerre rude et violente. 
D’ignobles félons se révoltèrent contre le roi par grand orgueil et folie. 
Pendant ce temps, la merveilleuse renommée de Silence gagnait de nom¬ 
breuses terres. Des faits et des témoignages eurent bientôt établi son 
courage, sa sagesse et son audace. Quand le roi Ébain l’apprit, il ne garda 
pas longtemps le silence. Il confia à la reine : 

« Ma bonne amie, écoutez-moi un peu. Je vous demande un don, accor- 
dez-le-moi. 

— Qu’il en soit ainsi, répond la reine. De quoi s’agit-il ? 

— L’obtiendrai-je, si je vous le dis ? 

— Cher seigneur, oui, je vous le promets. » 

Alors le roi : 

« Je n’en demande pas davantage. Ma chère Eufème ', ma belle, je 
désire que Silence revienne à mes côtés. On m’a assuré qu’il n’y a pas en 
France un seul chevalier qui fasse meilleur usage de son écu et de sa 
lance. Or vous voyez la situation critique dans laquelle je me trouve. » 

La reine, apprenant par ce témoignage élogieux la vaillance de Silence, 
comprit qu’il n’avait pas subi de dommage à cause de sa lettre falsifiée. 
Personne n’a jamais éprouvé une contrariété égale à la sienne lorsqu’elle 
le sut sain et sauf ! Mais d’un autre côté, la valeur de Silence, le bien 
qu’on en dit, font que la reine l’aime encore un peu... d’un amour redouta¬ 
ble comme de la haine ! Elle aime, mais écoutez comment : si, une fois 
revenu en Angleterre, il ne veut toujours pas l’aimer, elle n’aura de cesse 
que de le déshonorer. Voilà un amour bien amer, une affection pleine de 
fiel 1 2 ; maudit soit un tel sentiment! Cet amour, c’est une haine qui 
cherche à meurtrir et à trahir celui qui en est l’objet. Lorsqu’une femme 
hypocrite et perfide veut mettre le grappin sur un homme, elle tombe en 
pâmoison et pleure. Mais jamais elle ne sera éprise d’un homme, si celui- 
ci néglige son amour, au point de ne pas vouloir son malheur. La femme 
hypocrite n’est pas amoureuse, elle simule l’amour pour satisfaire sa 
folie ! Il y a fort à dire sur de telles simulatrices ! 

« Sire, dit la reine Eufème, n’allez surtout pas imaginer que Silence me 
soit antipathique, alors que vous pouvez avoir besoin de lui ! 

— Ma douce amie, vous parlez sagement. 


1. Le manuscrit mentionne à tort Eufémie au lieu d’Eufème. Même les copistes médiévaux se 
laissaient piéger par la similitude des deux prénoms ! 

2. Heldris réutilise un jeu de mots ovidien déjà repris par Chrétien de Troyes (cf. Cligès , éd. 
cit., v. 547-557), sur le terme amer, verbe (« aimer ») ou adjectif (« amer »). 



538 


LE ROMAN DE SILENCE 


— Cher seigneur, me croiriez-vous folle pour haïr un homme suscepti¬ 
ble de vous secourir ? S’il m’était possible, je souhaiterais qu’il fût ici. » 

Le roi fait établir une lettre portant son sceau : il salue le roi de France 
et le remercie beaucoup des égards que, par amitié pour lui, il a eus pour 
Silence. À présent, il désire son retour dans les plus brefs délais. Que ses 
compagnons viennent avec lui, car ses voisins qui ont lancé contre lui 
cette guerre sont tellement hostiles qu’il a grand besoin de secours contre 
ces gens détestables. 

Le messager quitte aussitôt l’Angleterre, passe la Manche sans tarder, 
emprunte le chemin le plus court et finit par gagner Laon en France. Le 
roi s’y trouve, il y tient une grande fête. Le messager, qui a à cœur de 
remplir sa mission, lui présente la lettre et lui dit ce dont il avait été 
chargé. Celui dont c’était la fonction lut la lettre et apprit au roi que le roi 
Ebain souhaitait le retour de Silence et de ses compagnons car il devait 
faire face à une guerre considérable. 

Le roi ordonne les préparatifs de Silence. Celui-ci ne souhaite plus 
demeurer en France après pareille nouvelle et emmène trente de ses 
compagnons. Toute la cour est attristée et se lamente sur le départ de 
Silence : 

« Hélas ! A quoi bon entretenir un étranger et souhaiter sa compagnie ! 
Une fois qu’on l’a élevé et qu’on a perfectionné son éducation, on le perd, 
c’est la vérité ! » 

Mais Silence, n’écoutant ni les critiques de ses ennemis ni les supplica¬ 
tions de ses amis, n’eut de cesse que de traverser la mer. Arrivé en Angle¬ 
terre, il gagne le front de la guerre à Chester. Il se dépêche de rejoindre 
le roi — pour son très grand malheur — avec tous ses compagnons. Main¬ 
tenant commence pour lui un grand embarras... Le voilà auprès du roi 
avec ses trente compagnons. Un vilain tourment l’attend ! Tous sont, 
comme il se doit, bien accueillis et retenus à la cour. Tous font fête à 
Silence, plus que je ne saurais dire. 

Le troisième jour après l’arrivée des Français, un peu avant que le jour 
ne se lève, le roi fit préparer ses hommes, car il avait décidé d’attaquer un 
comte qui, par les torts qu’il lui avait causés, l’avait outragé. Auparavant, 
il avait maté trois autres comtes. Désormais il se fait fort de se venger de 
celui-ci, faute de quoi il ne gardera pas longtemps toutes ses possessions. 
Il marche sur les terres du comte qui l’a outragé et se prépare à en tirer 
vengeance. Le roi poste ses hommes sur un coteau. Ils descendent de 
cheval et s’arment tous. Des coups seront échangés avant la nuit ! Le 
comte contre qui est venue l’armée du roi avait été maître de Chester. Le 
roi lui avait repris la ville à grand-peine et il y avait eu beaucoup de 
blessés et de morts avant que le comte n’en fût délogé. Aussi le roi peut- 
il être sûr et certain que le comte en tire une fierté qu’on ne pourra désor¬ 
mais lui rabattre, à vrai dire, qu’en prenant en défaut son outrecuidance, 
ce vice nuisible à la chevalerie. 



LE ROMAN DE SILENCE 


539 


Seigneurs, à côté du mont dont je vous ai parlé, dans la plaine, voici 
que s’arment le roi Ébain et ses hommes. Le roi est sûr, comme il le dit, 
que le comte viendra à leur rencontre dès qu’il les verra sur ses terres. Si 
tel est votre bon plaisir, je raconterai ce que firent Silence et les trente 
Français, pourvu qu’on m’écoute. Par-dessus un justaucorps de soie, 
Silence revêt une cotte de fines mailles — le roi de France avait tant 
apprécié cette cotte, légère et sans aucun défaut, que pour rien au monde 
il ne l’aurait donnée à quelqu’un d’autre. On lui lace d’excellentes chaus¬ 
ses faites de la même maille. Ses éperons d’or précieux sont admirables ; 
on les lui fixe juste après. Deux de ses meilleurs serviteurs ferment la 
cotte de mailles dans son dos. Silence ceint alors sa bonne épée qu’un 
serviteur lui a tendue. Puis, avant qu’il s’en aille, ils ajustent la ventaille 
devant sa bouche et finissent d’assujettir à sa tête un heaume tel qu’il n’y 
en eut jamais nulle part : incrusté de pierreries et cerclé d’or, il vaut tout 
un trésor. C’est le roi de France qui le lui a donné, bénie soit sa géné¬ 
rosité ! Il avait appartenu à l’un de ses oncles. Le nasal était garni d’une 
escarboucle. On amène à Silence son cheval de combat. Son meilleur ser¬ 
viteur lui serre la bride et le présente à son maître. Silence l’enfourche, 
sans même s’aider de l’arçon. En cavalier expérimenté, il lui pique les 
flancs de ses éperons d’or. Plus rien ne lui manque et il s’élance à qua¬ 
torze pieds de là ! 

Quant aux trente Français, ils sont déjà prêts ou finissent de s’armer 
en même temps que lui. Ils montent sur leurs chevaux avec leur chef et 
promettent alors de ne plus pénétrer dans aucune église s’ils succombent 
à la couardise. Silence harangua ses hommes avec sagesse : 

« Seigneurs, j’ai eu l’honneur de vous mener en cette terre. Je vous 
adjure à présent de vous conduire de telle sorte que nul ne puisse sans 
médisance nous taxer d’orgueil, d’outrage ou de folie. Je suis avec vous 
et vous avec moi ! » 

Et eux lui répondent en amis : 

« Seigneur, nous sommes unis comme un seul homme, et nous aurons 
part au bien comme au mal ! » 

Les Français sont en bon ordre de bataille. Il est manifeste qu’ils sont 
sujets d’un bon roi. Ils font retentir un grand fracas en tapant sur leurs 
selles, sur leurs heaumes étincelants et sur leurs écus en or d’Espagne, 
dont toute la plaine resplendit. Apprenez, et retenez-le bien, que le comte 
avait été chassé de Chester faute de défenses, et l’un de ses fils plein de 
vaillance avait été tué au combat. Vifs étaient le ressentiment et la peine 
du comte. Mais à présent, il a réuni de fortes troupes, fait venir et accu¬ 
mulé des provisions. Il sera, dit-il, vengé du roi qui l’a ainsi maltraité ! 
Le comte est entouré de méchantes gens en grand nombre et soutenu des 
trois comtes que le roi avait défaits. Mais, vous dis-je, le tort était de leur 
côté car ces trois-là et le comte de Chester avaient voulu supplanter le 
roi par la force. Ce dernier n’entendait pas être honteusement bafoué, au 



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LE ROMAN DE SILENCE 


contraire : c’est lui qui va, dit-il, leur causer des ennuis ! Les comtes 
révoltés, à nouveau, le menacent dangereusement. 

Avant même que l’armée fût en vue, le comte apprit sa venue. Il s’arme 
alors rapidement, s’en va en toute hâte avec les trois comtes et leurs nom¬ 
breux soudards. Ils approchent l’armée royale de très près et ceux du roi 
le savent bientôt. Tous les soldats du roi, quand on leur apprit que le 
comte avait fait une sortie, enfourchèrent leurs chevaux. Ils font retentir 
les fortes sonneries des cors et des trompettes sans discontinuer jusqu’à 
ce qu’ils aient gagné la colline. Ils voient leurs ennemis investir les landes 
dans la plaine. Sous peu il y aura des blessés... L’audace qui les anime et 
l’impatience de la rencontre et du combat qui les aiguillonne les excitent 
tellement, à ce qu’il me semble, qu’on n’établit même pas de corps de 
bataille : les deux armées se précipitent au complet l’une contre l’autre. 

Magnifique est la campagne tout autour '. Les deux armées se sont ren¬ 
contrées. Quels que fussent les gains ou les pertes, nul ne délibéra pour 
savoir quel camp se lancerait d’abord. Tous chargèrent les premiers, ou 
bien les derniers, car tous chargèrent d’un même élan. Jamais homme 
n’entendit pareil fracas ! Lorsque les lances s’abaissèrent, mille hommes 
furent frappés à mort. Imaginez les tronçons des lances qui volent en 
éclats, tous ces jeunes gens qu’on tue, les boucliers percés et troués... Au 
premier choc, impossible de distinguer avec certitude qui s’en tirait mieux 
que l’autre ! Peu leur importe, ils se donnent de grands coups d’épieu, si 
bien que leurs boucliers ne leur assurent aucune protection, pas plus que 
les cottes de mailles, si solides soient-elles, à travers lesquelles le tran¬ 
chant des armes ne manque pas de faire se répandre les entrailles. Une 
fois les lances perdues, le combat se poursuit à l’épée. Le choc des fers 
tranchants fit connaître qui l’emportait. Alors le combat devint si âpre que 
même le plus hardi en était effrayé. Les lames d’acier poitevin viennent 
caresser d’un peu trop près un millier de soldats : jamais ils n’iront répéter 
sur leurs terres qui a perdu la guerre ! En vérité, je puis bien vous dire que 
jamais je n’ai entendu parler de pire massacre. Pire ? Dieu, comment 
serait-ce possible ? Mille grands seigneurs également riches en châteaux 
et en fiefs y furent tués, à tort ou à droit, sans compter beaucoup d’autres 
morts. 

Les quatre comtes félons ont tant bataillé qu’ils affaiblissent de plus en 
plus les hommes du roi. Ils les malmènent très rudement. Personne ne 
saurait vous décrire à quel point le comte se montra audacieux, ce comte 
qui tint la ville de Chester tant qu’il put. Mais maintenant il a déclenché 
une telle querelle que jamais plus il n’y reviendra, si ce n’est fermement 
tenu par le roi. Le roi est très en colère, tout comme le comte, à vrai dire. 


1. Formule épique faisant ressortir, par contraste, la violence du combat (on se rappelle les 
évocations poétiques de la Chanson de Roland , éd. Bédier, Piazza, v. 1830-1831, 3305). Mais 
contrairement à l’habitude la plus répandue, Heldris supprime ouvertement le motif de la constitu¬ 
tion des corps de bataille (cf. Chanson de Roland , v. 3014-3095, 3237-3264). 



LE ROMAN DE SILENCE 


541 


Le comte aperçoit le roi, qui l’a vu aussi. L’un d’eux fera bientôt mal à 
l’autre ; aucun d’eux ne veut ménager son adversaire. De toute la force et 
la vitesse de leur cheval, les voilà qui se ruent l’un sur l’autre. Ils se frap¬ 
pent de leurs lances garnies de leurs belles armoiries et qui volent en 
éclats. Le roi, vidé de sa selle, tomba à terre. Le comte, renversé sur 
l’arçon, n’avait pas non plus reçu un coup de débutant. Voilà le roi tombé 
dans la mêlée. Autour de lui, les hommes par centaines meurent sans 
confession. Pour un chevalier que perd le comte, le roi en perd quatre. Le 
comte était un très fort chevalier bien qu’il fût en tort envers le roi. Ce 
dernier, qui n’était pas là pour jouer, avait bien failli le mettre en échec. 
Mais le comte reprit rapidement le dessus et en asséna, à grands coups 
d’épée, la démonstration à ceux qui se portèrent au secours du roi. Il les 
poursuit comme un loup fait des moutons. Il frappe sur ces magnifiques 
casques dont il fait sauter les pierres précieuses et les décorations en 
forme de fleurs. Il les serre de très près. Il défonce les casques et isole de 
ses compagnons maint chevalier. Tel le roi Alexandre, il répand le sang 
et la cervelle de ses adversaires. Si le roi n’est pas promptement secouru, 
il sera capturé par ses odieux ennemis. 

Silence se bat de l’autre côté de l’armée. Avec ses Français, il sème la 
destruction autour de lui. Ils ont depuis longtemps rompu leurs lances et 
tiré l’épée. Brandissant leur arme d’une manière terrible, ils distribuaient 
les coups sans s’arrêter. Silence et ses Français réduisirent cent adversai¬ 
res avant qu’il leur fût possible d’entendre des nouvelles, bonnes ou mau¬ 
vaises, du roi. Les rangs ennemis s’éclaircissaient. C’est que les Français 
ne les harcelaient pas à moitié ! Aux fous qui se risquent à les affronter, 
ils font vider les étriers de telle sorte qu’ils ne sont plus en état d’y remon¬ 
ter ! Deux chevaliers apprennent à Silence dans quelle posture se trouve 
le roi. Silence se rend rapidement à ses côtés, brandissant une épée fabri¬ 
quée par un Maure. Il ne chercha pas à contourner la forte mêlée, mais 
s’y lança en plein milieu. C’est pour leur malheur que l’aperçurent ses 
ennemis : sur leurs casques retentissants, il leur fait goûter son fer ! Rien 
ne peut les protéger. Silence inflige une honte publique au comte en abat¬ 
tant l’un de ses neveux ; il lui a asséné un tel coup qu’il tombe raide mort 
devant le comte. Les Français voient l’impétuosité de leur chef ; son 
comportement fait croître leur ardeur. 

« Qu’un tel homme, font-ils, est digne d’amour ! Il a eu raison de nous 
faire passer la mer. Montjoie ! Dieu soit avec nous ! Vive le Cornouail- 
lais ! » 

Parmi les Français, Gui de Chaumont, Roger de Beaumont et Hyeble 
de Château-Landon se laissent glisser à terre. Ils font merveille pour pro¬ 
téger le roi et par leurs efforts finissent par le remettre en selle. Silence 
fait le vide autour d’eux. Il tue un soldat qui le détestait assez pour vouloir 
croiser le fer avec lui. 

Maintenant, les choses vont mal pour le comte. Il en veut beaucoup à 



542 


LE ROMAN DE SILENCE 


Silence ! Il lui est impossible de l’aimer, pas plus que les Français. Il ne 
les connaît pas, mais il les déteste énormément. Il vient d’entendre dans 
la mêlée le cri « Vive le Comouaillais ! », mais il ignore la situation 
exacte. L’un des siens se penchant vers lui, il lui a demandé : 

« D’où venez-vous ? Combien de prisonniers français amenez-vous ? » 

Puis tous ont repris le combat qui, avant qu’il fasse nuit, en attristera 
certains. Le comte lutte vigoureusement pour venir affronter les Français. 
Il y parviendra, je pense, avant d’y gagner quoi que ce soit. Le comte 
prend la lance d’un fantassin ; Silence en saisit une sur le cheval qu’il 
vient de tuer. Alors, aussi vite que peuvent courir les chevaux, ils se 
lancent à l’assaut l’un de l’autre. Ni les sangles ni les étriers ne les ont 
empêchés de tomber tous deux dans la boue. Ils se remettent prestement 
debout et s’attaquent violemment avec leurs épées d’acier acéré. Si Dieu 
n’a pas à cœur de protéger Silence, casque, cuirasse, écu lui seront de peu 
d’utilité. Le comte est furieux, et vous n’êtes pas sans savoir qu’il est 
aussi très courageux. On ne l’attaquait pas sans récolter de grands coups ! 
Chacun frappe l’autre avec fougue, si bien qu’ils mettent leurs écus en 
pièces. Silence dit : « Seigneur Dieu, par pitié, Toi qui m’as tiré de 
maintes difficultés, rends-moi fort contre cet homme ! Ce que Nature 
rend faible en moi, que Ta volonté le renforce ! Pourvu que Tu le veuilles, 
ni un roi ni un amiral et tout son empire ne peuvent me faire de mal ! » 

À ce moment, le comte abîme tellement le casque de Silence qu’il en 
fait sauter gemmes et ornements. Il l’aurait tué — quel malheur ! — de 
son épée tranchante, si la lame n’avait pas glissé. Voilà qui sauve Silence 
de la mort. Il se dit : « Le comte Conant aime décidément trop me frap¬ 
per ! Je m’en vais lui faire payer le tort et les dommages qu’il a causés au 
roi ! » 

Il se lance alors vivement contre son adversaire. De son épée d’acier, 
il frappe le comte, le blessant au bras droit. L’épée vole du poing coupé 
et le comte tombe à terre, désormais impuissant, avant de s’évanouir sous 
l’ardeur du combat. Silence l’a frappé douloureusement ; voilà le comte 
dans une bien pénible situation. Mais à quoi bon faire durer le récit ? 
Silence le remit en selle. Il l’amène prisonnier au roi et retourne dans la 
mêlée. Mais les autres, dès qu’ils surent que leur chef avait été capturé 
par l’exploit de Silence, s’enfuirent pour leur plus grande honte. Avec eux 
s’enfuirent les trois comtes. Silence ne songeait pas à jouer : il ne veut 
pas arrêter la guerre et coupe à qui une jambe, à qui un pied ou un poing. 
Les Français arrivent en renfort. A son cri de « Montjoie ! », pas un ne se 
détourne pour fuir ou se cacher. Vous pouvez être certains que Silence, 
qui met ainsi un terme à la guerre, est chéri de Dieu. 



LE ROMAN DE SILENCE 


543 


XVII. Silence à la recherche de Merlin 
(v. 5648-6171) 

Quand la reine, entendant dire que la guerre était finie, apprit la vérité, 
elle fut si folle de rage qu’elle faillit en perdre la raison. Elle se dit alors 
que si Dieu avait sauvé Silence, ce dernier guérirait sa propre souffrance. 
Durant la journée, elle changea mille fois de couleur. « Ou bien, fait-elle, 
il me guérira, ou bien, s’il me dédaigne, son orgueil sera rendu public. » 
Les pensées s’agitent dans l’esprit de la reine : elle croit ne jamais voir 
venir le moment où elle pourra contenter son corps si Silence y consent, 
ou tuer ce dernier s’il refuse. La voici revenue à son ancienne fureur. 
Maudit soit le cœur qui bat dans sa poitrine ! 

C’est pour son malheur que Silence a fait sa connaissance ! Il a conclu 
la guerre du roi, capturé les quatre comtes et vaillamment tué nombre de 
leurs hommes. Il est on ne peut mieux considéré à la cour, où le roi n’aime 
personne plus que lui. Les voilà de retour à Chester. Les vieillards chenus 
sont sortis pour voir et admirer Silence. Puis les Français prennent aima¬ 
blement congé. Le roi leur octroie une solde généreuse, ils s’en vont 
contents. Silence est triste de les voir partir, mais il sera bientôt encore 
plus triste. Ses mérites causeront son malheur. Le bien qu’on a dit de lui, 
les bons coups qu’a infligés son épée d’acier, Eufème va les lui faire 
payer cher, car elle est habitée par la rage. 

Le malheur de Silence est imminent. C’est lorsqu’un homme est le plus 
confiant en sa destinée que son malheur se déclare, souvent à cause de 
ses graves péchés ; et plus d’un homme est abattu pour des péchés qu’il 
n’a pas commis. Mais Notre seigneur Jésus-Christ sait fort bien que si 
une occasion lui rendait la chose possible, l’homme commettrait ces 
péchés quand il trouverait le lieu et le moment propices. Avant qu’il ne 
passe aux actes, Dieu l’en écarte par l’avertissement qu’il lui adresse. 
Mais Silence, pour sa part, n’a jamais péché et ne commettrait pas, vécût- 
il mille ans, ceux auxquels veut le pousser cette femme — que Dieu la 
punisse ! Dieu plein de miséricorde et de patience, souviens-toi de 
Silence, car il ne songe pas à se méfier ! Eufème compte le charger de 
laides accusations avant la nuit s’il ne comble pas ses espoirs. Déjà, à 
force de bavardages, elle l’a acculé dans un recoin '. 

« Vous souvenez-vous, mon ami, de notre vieil amour passé ? 

— Madame, réplique-t-il à la reine, cet amour eut l’effet d’une haine ! 
Et puisque vos inclinations se manifestent ainsi et en pure perte, il faut 


1. Heldris joue malicieusement de la connotation équivoque de l’expression l’a en angle , qui 
rappelle esfreen I ’angle : « être poussé à bout » ou traire en l'angle : « pousser à bout », formules 
souvent utilisées comme métaphores sexuelles. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


bien détester votre amour perfide : l’homme que vous prétendez aimer, 
vous cherchez à le mettre en pièces ! 

— Mon ami, vous vous rappelez trop vivement les méfaits passés. 
Nous avons changé depuis ; nous sommes plus raisonnables et plus 
modérés, très cher ami, que nous ne fûmes jadis. Je vous ai trouvé rigou¬ 
reux et vous m’avez trouvée telle aussi bien. N’y attachez plus d’impor¬ 
tance. 

— Mais si, et je ne vous cacherai pas que jamais je ne vous aimerai ! 
Ne vous faites plus d’illusions à ce sujet car j’ai rencontré une amie ail¬ 
leurs. Je ne puis absolument pas changer mon cœur, pas plus que vous le 
vôtre. Si vous ne pouvez empêcher votre cœur de m’aimer, je ne puis non 
plus vous accorder mon amour, car je l’ai voué à quelqu’un d’autre. 
Jamais vous ne l’obtiendrez, en aucune manière ! Que Dieu m’assiste un 
tant soit peu ! » 

Et la dame : 

« C’est ce que vous croyez ? Dites, êtes-vous aussi sûr que je vous 
adresserais la parole de la sorte ? Dieu vous nuise avant que j’aille vous 
désirer ! Je préférerais me laisser réduire en cendres ! Hélas ! vous en 
seriez trop heureux ! » 

Puis elle se met au lit. Elle frémit d’angoisse et de mauvaise colère. 

« Hélas ! où est mon seigneur ? 

— Madame, répond la chambrière, le roi s’est rendu à la rivière. » 

Vers le soir, le roi rentre. Il va voir sa méchante femme : c’est le démon 

qu’il trouve, qui s’est glissé dans le corps échauffé de la dame. 

« Ma belle, fait-il, que vous est-il arrivé ? 

— Cher seigneur, vous allez le savoir. Mais vous ne vous souciez 
guère de savoir ce que je peux faire, qui m’aime ou me déteste. Depuis 
que vous avez vu que Silence voulait me tuer parce que je me refusais à 
l’aimer, vous avez eu peu d’égards pour moi en le rappelant d’outre- 
Manche ! Vraiment, vous tenez bien peu à moi puisque vous souffrez sa 
présence sur vos terres. S’il a mis un terme à votre guerre, il entend vous 
vendre trop cher ses services, car il s’ingénie de toutes les façons à vous 
déshonorer : il ne me laisse pas en paix ! » 

À ces mots, le roi entre dans une colère indescriptible. Hoquetant de 
rage, il dit à la reine : 

« Pardonnez-moi ! Souvent les hommes travaillent activement à leur 
perte par leurs mauvaises fréquentations ; telle a été ma folle conduite. Je 
le reconnais maintenant et j’admets de bonne foi que j’ai tort et que vous 
avez raison. Si vous connaissez un quelconque moyen de me venger sans 
me déshonorer, je vous en saurai gré. » 

La dame, pleine d’animosité, avait déjà une ruse prête à l’esprit. Elle 
dit au roi : 

« Vous y parviendrez sans en être aucunement blâmé. 

— Puis-je le faire sans encourir de critique ? 



LE ROMAN DE SILENCE 


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— Oui ! 

— Mais comment ? 

— Le roi Vertigier fit jadis bâtir une tour mais il ne put trouver aucun 
maçon capable de la faire tenir debout 1 . Il avait beau multiplier les 
moyens, le travail de la journée s’écroulait la nuit. Patience, sire, écoutez. 
Nul ne parvint à faire tenir la tour debout, à l’exception de Merlin, le fils 
du diable — car tel fut bien son père. À l’époque, Merlin était un petit 
enfant. Il fit tenir la tour du roi. Après quoi, il ne voulut pas demeurer. 
Mais, avant de s’en aller — et que la tour ne s’écroulât derechef —, il dit 
qu’il mènerait désormais une vie errante et sauvage, en sorte que jamais, 
en aucune manière, il ne serait pris, si ce n’est par la ruse d’une femme 
— je vous dis là la vérité. Très cher seigneur, sa prédiction s’est jusqu’à 
présent vérifiée. Savez-vous ce que vous allez faire ? Ordonnez à Silence 
de capturer Merlin et de vous l’amener prisonnier. Vous direz que vous 
avez un songe à lui exposer, au sujet duquel vous souhaitez entendre ses 
explications. Et si Silence ne parvient pas à capturer Merlin, faites-lui 
bien comprendre qu’il n’a pas intérêt à remettre les pieds ici ! Mais il 
pourra toujours le chercher mille ans, il ne le prendra pas ! Ou bien ce 
que Merlin a dit n’est pas une véritable prophétie, ou bien Silence ne 
reviendra jamais ! Et s’il se trouvait que Merlin eût menti et qu’il fût pris, 
tant pis pour lui ! 

— Ma belle, vous avez fort bien parlé ! Avec la grâce de Dieu, j’agirai 
ainsi sans tarder. Tope là ! » 

Le lendemain, le roi fit appeler Silence. 

« Mon ami, fait-il, je ne veux pas cacher que vous m’avez rendu un très 
grand service. J’en appelle de nouveau à votre générosité et vous confie 
une affaire encore plus sérieuse pour me tirer d’un grand embarras. 

— Sire, volontiers, soyez-en sûr. Il n’est rien au monde qu’un homme 
de mon pouvoir ne puisse accomplir. » 

Et le roi : 

r 

« Cela vous sera utile. Ecoutez bien ce que je vais vous dire. Je vais 
vous dévoiler tout mon secret. Ma femme et moi étions couchés l’autre 
jour, lorsqu’une vision se présenta à moi qui m’épouvanta. Aussi devez- 


1. À partir de ce passage, et jusqu’à la fin du roman, Heldris exploite la figure légendaire de 
Merlin, enchanteur né de l’union d’un incube et d’une jeune fille, doué du don de prophétie et 
de métamorphose, conseiller des rois d’Angleterre Uterpendragon puis Arthur. Merlin a suscité 
plusieurs œuvres se complétant ou se recoupant. Heldris emprunte essentiellement à une œuvre 
en prose du xm e siècle, YEstoire Merlin , qui rassemble le Merlin du pseudo-Robert de Boron 
(remaniement du Roman de Brut de Wace et du Merlin en vers de Robert de Boron) et la Suite 
historique {ou Suite Vulgate) destinée à opérer le raccord entre le Merlin en prose et le Lancelot 
en prose. A la première partie, Heldris emprunte l’épisode de la tour de Vertigier (roi usurpateur 
du trône d’Angleterre, vaincu par Pendragon) et peut-être celui de la naissance d’Arthur ; de la 
seconde, il s’inspire plus librement en démarquant l’histoire de Grisandole (rêve du roi et capture 
de Merlin suivie de ses révélations). Enfin, il combine divers motifs de rire divinatoire de Merlin 
présents dans les deux parties. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


vous vous efforcer de capturer Merlin, afin qu’il m’explique le sens de 
ma vision. Lui sait bien ce qu’elle signifie. 

— Comment, sire ? réplique Silence. Comment pourrais-je capturer 
celui qui ne se laissa jamais embrasser, ni prendre ni tenir, et qu’aucun 
homme n’a pu approcher ? 

— C’est votre affaire, lui répond le roi. Mais personne ne vous retient 
dans les limites de mes terres. Si d’aventure vous échouez à ramener 
Merlin, vous serez malavisé de n’avoir pas rempli mon commande¬ 
ment. » 

Silence ne perd pas une minute. Il va à son logis, se prépare, enfourche 
son cheval et s’en va seul, pensif et triste, tout en pleurs et suppliant Dieu 
d’alléger sa peine : qu’il lui accorde de prendre Merlin au piège et d’être 
vengé de la dame qui sans motif jette l’opprobre sur lui. Les journées 
fatigantes, les nuits passées à la dure auraient eu de quoi lui ôter tout 
plaisir. Mais qu’ôter, quand il n’y a rien ? Le malheureux n’est pas à la 
fête ! En lui, à ce que je vois, point de joie, partant point de plaisir, car la 
joie mène au plaisir. Au contraire, il est bien las, bien découragé. 

Il s’écoula bien six mois de la sorte, lorsqu’un homme chenu vint à lui, 
juste à l’orée d’un bois. Il le salua très aimablement. Écoutez-le : 

« Que Celui qui fait briller le soleil vous préserve de tout ennui et vous 
permette d’agir si bien que vous soyez admis auprès de Dieu ! » 

Silence lui répond : 

« Cher seigneur, vous parlez bien, Dieu vous le rende ! 

Mon ami, fait-il, Dieu vous garde ! Quelle nécessité vous pousse 
dans ce bois ? Il n’y a ici ni chemin ni sentier, et l’année entière s’écoule 
sans qu’aucun homme ne s’aventure dans cette forêt. Vous avez des 
ennuis, je crois ! 

— C’est exact, gentil seigneur. Je crois qu’aucun homme, depuis 
l’époque du vieil Aimon ', n’a été aussi malmené que moi, et sans raison. 

— S’il vous est possible, dites-moi ce que vous cherchez et, si j’estime 
pouvoir vous aider de quelque façon, je le ferai, je vous le promets. » 

Silence répond : 

« Par ma vie, mon ami, je ne sais guère quoi vous dire, ni ce que je 
cherche ! Le roi, par haine, m’a chargé d’aller à la recherche de Merlin, 
afin de me bannir de ses terres. Il m’a interdit d’y revenir avant d’avoir 
trouvé Merlin. Mais, par mes deux yeux, je ne sais même pas s’il a appa¬ 
rence humaine ou animale ! Personne ne sait ce qu’il est devenu depuis 
que Vertigier l’a eu à son service pour édifier sa tour. On me condamne 
à une fatigue inutile ! » 

Le voyant dans cet état, l’homme lui enjoignit de se réjouir et le récon¬ 
forta : 


1. Aimon, père de Renaud de Montauban et de ses trois frères, est un héros de chanson de geste 
(Les Quatre Fils Aynion, xm c s.). 



LE ROMAN DE SILENCE 


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« Mon ami, cesse de te désoler ! Souvent, jadis, j’ai vu greffer de 
jeunes pousses sur une souche pourrie, et ce avec un art si consommé 
que la souche, malgré son défaut, s’est remise à pousser vigoureusement. 
Semblablement, de votre douleur pourra naître une joie telle qu’elle 
compensera votre peine présente. Mon ami, n’ayez crainte, vous capture¬ 
rez bel et bien Merlin. Je vais vous dire tout ce qui le concerne, ses habitu¬ 
des et le lieu où il se trouve. C’est un homme couvert de poils, pareil à un 
ours velu et aussi rapide qu’un cerf dans la lande. Il se nourrit d’herbes et 
de racines. Il y a ici un bois où il a l’habitude de venir boire quand il veut ; 
mais cela fait cinq jours qu’il ne s’y est pas rendu car l’eau qui le faisait 
venir y manque. L’endroit est à sec, il n’y a plus à boire. Si vous voulez 
le prendre par surprise, faites donc ce que je vais vous dire. Vous resterez 
là tandis que je m’en irai. Je vous assure que je reviendrai demain matin. 
Ne rechignez pas à attendre. J’apporterai trois jares remplies de vin, de 
lait et de miel, ainsi que de la viande bien fraîche. Prenez ce briquet et cet 
amadou. Demain soir, veuillez allumer un feu. Vous y cuirez la viande 
du mieux que vous pourrez : faites-la rôtir à petit feu, à l’étouffée, de 
façon à ce qu’elle dégage davantage de fumet. Quand Merlin le sentira, il 
viendra sur-le-champ trouver la viande. S’il est un tant soit peu homme, 
il viendra, je crois, à cause de la fumée et de l’odeur du rôti qu’il sentira 
dans l’air. Abandonnez-lui le feu, postez-vous bien en retrait. La viande 
sera excessivement salée. Aussi, quand Merlin l’aura avalée et dévorée 
près du feu, la soif le tourmentera-t-elle. Placez le miel tout à côté de 
façon à ce qu’il en mange avant de remarquer le lait. Vous placerez le lait 
un peu moins près. S’il vient alors à en boire, son estomac enflera, sa soif 
grandira, et il sera encore plus mal à l’aise. Laissez-lui en dernier lieu le 
vin. Lorsqu’il en boira, cela l’achèvera. Le vin le grisera car il n’a pas 
l’habitude d’en boire. Mon ami, s’il s’endort, tenez-vous prêt à intervenir 
avant son réveil. » 

Voilà ce que dit le vieil homme, et il s’en alla. Il se procura du miel, 
du lait, du vin, ainsi que de la viande. Il revint là où il avait laissé Silence, 
entre un bois et une clairière. Que vous dire ? Il lui confia tout, lui montra 
bien en détail le bois où rôdait Merlin. Puis il prit congé et alla son 
chemin. 

Silence se prépara. Que Dieu lui accorde le succès ! Il installa le miel, 
le lait et le vin exactement comme le vieil homme le lui avait indiqué. Il 
se mit à rôtir la viande salée et le fumet eut tôt fait de se répandre dans 
tout le bois. Et Merlin, qui était dans les parages, sent la viande et se met 
en route, quand Culture l’arrête. 

« Hélas, hélas ! fait-elle, comme ils sont vilement trahis, ceux qui 
apprennent aux gens à agir à rebours de leur nature ! Tous mes laborieux 
enseignements, Nature les anéantit en un seul jour ! Celui qui a été si 
longtemps nourri au bois devrait rejeter sa nature humaine et accepter de 
manger des herbes comme à son habitude. » 



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LE ROMAN DE SILENCE 


Cruel dilemme pour Merlin ! 

« Que feras-tu de viande cuite ? demande Culture. Quel besoin en as- 
tu ? Herbes et racines, voilà ta vraie nourriture ! » 

A ce moment, Nature se met en colère : 

« Hélas, hélas ! culture ! Tu m’as déjà causé des torts par dizaines et 
perverti plus d’un homme bien né ! 

— Vraiment, pas du tout ! réplique Culture. C’est vous, plutôt ! Si un 
homme beau de corps et méchant de cœur commet le mal, qu’y puis-je ? 
Ni lui ni moi n’y pouvons rien, contrairement à Nature qui l’a fait ainsi. 
Je ne veux pas d’un homme qui cherche à se déshonorer, et je ne peux lui 
interdire de manger de la viande. Toi, en revanche, tu l’as entraîné vers 
le déshonneur, puisqu’il ne se soucie pas de devenir meilleur. À tous les 
hommes vertueux, je n’apprends rien de déshonorant. Pour un homme 
corrompu par son éducation, il s’en trouve mille qui sont mauvais par 
nature. Tu as grand tort de m’attaquer ainsi car c’est de Nature que vint 
le péché originel qui souilla Adam. Tes justifications ne valent pas les 
miennes. C’est un fait que tout individu procède d’un homme et d’une 
femme. Adam fut le premier père et Eve la première mère. Nul ne les 
précéda, qui aurait pu leur apprendre le péché. Quand leur nature vicieuse 
les entraîna au mal, quand ils commencèrent à mentir, à pécher et à 
tromper leur seigneur Dieu, ce fut entièrement par ta faute, Nature, et non 
par la mienne. » 

Alors Nature de répliquer : 

« A moi de parler ; que Dieu, notre Seigneur, m’entende ! Tu m’as 
opposé le premier homme qui pécha en mangeant la pomme. Il est certain 
que Dieu le créa à son image, pur, sans péché, bel et bon. Jamais sa nature 
ne l’a poussé à suivre les voies du péché. Car si Nature était responsable 
du péché que commit Adam près de l’arbre, on pourrait y trouver une 
preuve en bonne et due forme d’un déterminisme qui le condamnait à 
faire autre chose que le bien. Or il n’y avait en Adam rien qui n’eût été 
créé et voulu par Dieu. Dieu ne peut l’avoir doté d’une nature mauvaise 
pour le dégrader, ni avoir mis en lui quoi que ce soit de nuisible pour le 
corrompre. En effet, aucune des œuvres de Dieu n’est mauvaise. Culture, 
arrête-toi donc ! Tout ce qu’Adam a fait de mauvais, ce fut évidemment 
à cause de toi, car le Diable l’a guidé de ses conseils pervers. Il l’a telle¬ 
ment excité et séduit que la pomme eut raison de lui. Tout ce que les 
gens font de mal provient de ce péché. Certains, dépravés ou faibles, s’y 
complaisent comme si c’était leur naturel, mais tout leur vient de leur 
éducation. Aussi n’est-ce pas moi qui ai visé Adam quand Culture l’a 
induit en erreur avec la pomme. De ce péché et de ce vice procèdent 
l’envie, l’avarice, la honte, l’insolence, la méchanceté et la perfidie. Je 
t’ordonne de t’en aller ; ne reste pas plus longtemps ici. Tu as induit 
Merlin en erreur. » 

Culture blêmit et abandonna la place. Quant à Nature, victorieuse, elle 



LE ROMAN DE SILENCE 


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tient Merlin pour un maudit fou. Elle lui tenaille la gorge, le harcèle et le 
presse tant qu’il se rue vers le rôti. Il se hâte tellement que les ronces et 
les épines lui déchirent les flancs et l’échine, si bien qu’au terme de sa 
course plus une partie de son corps n’est indemne. Un cerf de lande ne 
l’aurait pas égalé ! Il se jette goulûment sur la viande et se l’approprie. 
« Oh, fait-il, quelle aubaine ! » Silence se cache dans le bois tandis que 
Merlin s’apprête à commencer son repas. Il s’attaque à la pièce entière de 
viande. Si Dieu prête Son aide à Silence, il m’est avis que Merlin la paiera 
avant de s’en retourner... Merlin est si friand de la viande chaude juste 
tirée du feu qu’il se brûle de partout ! Sans se soucier de savoir si elle 
était cuite ou crue, salée ou fraîche, il se sert à pleines mains, sans faire 
de détail. Une fois repu de viande, boire est son vœu le plus cher. Il 
regarde autour de lui, avise le miel, le porte à sa bouche et l’engloutit. Le 
miel n’était pas de piètre qualité. Si vous aviez vu enfler Merlin ! Plus il 
y goûte, plus il en avale. Il se jette ainsi lui-même dans le piège. Si vous 
aviez vu le malaise de notre homme ! Le tourment n’est pas loin de faire 
crever Merlin ! Puis il voit le lait et en boit. Il endura alors une douleur 
comme il n’en avait jamais connue. Qui aurait vu son ventre grossir, se 
distendre, enfler, gonfler encore, n’aurait pas manqué de rire ! Mal lui en 
a pris de manger la viande rôtie et l’assortiment à la mode d’Écosse : la 
note aussi sera salée, je crois ! C’est alors qu’il remarque le vin ; il va le 
prendre et en boit à grands traits. Il s’endort, grisé. Silence bondit sur lui 
et le capture. Qui donc en fut désolé ? Merlin ! 

« Mon ami, fait-il, comment te nommes-tu ? Pourquoi me traites-tu 
ainsi ? 

— Je m’appelle Silence, je suis parti de chez moi pour te traquer et 
obtenir ta mort. 

— Ma mort ? répond Merlin. Pourquoi ? 

— Mon ancêtre, Gorlain, le duc de Cornouailles, a été tué à cause de 
toi ’. C’est pourquoi tu mourras, quoi qu’il arrive. Merlin, c’est un motif 
suffisant à mes yeux que tu aies provoqué sa mort lorsque, métamorpho¬ 
sant Uterpendragon, tu lui as donné les traits de mon ancêtre et que tu t’es 
mué à la ressemblance du sénéchal qui l’accompagnait. Tu as mené Uter 
tout droit là où couchait la femme du duc, quand il a conçu le preux 
Arthur. » 

Merlin répliqua : 


1. Le motif généalogique permet de greffer sur le texte un nouveau souvenir littéraire, celui de 
la naissance merveilleuse d’Arthur : le roi Uterpendragon s’éprit d’Ygerne, femme du duc de 
Cornouailles, et déclara la guerre à son vassal. Pour permettre au roi d’approcher Ygerne, Merlin 
lui donna l’apparence de son époux, Gorlois. Le subterfuge réussit au point qu’Ygerne conçut 
Arthur, tandis que le véritable duc de Tintagel périssait dans une attaque lancée contre le camp 
d’Uterpendragon. Cette histoire, relatée par Geoffroy de Monmouth dans son Historia Requin 
Britanniae , fut reprise dans le Brut de Wace et dans Y Es toi re Merlin (ce dernier texte ne nomme 
pas Gorlain et le désigne comme duc de Tintagel). 



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LE ROMAN DE SILENCE 


« La naissance d’un preux tel qu’Arthur fut bien préférable à la sauve¬ 
garde du duc. » 

Silence emmena le noble Merlin. Celui-ci ne s’abandonnait pas à la 
tristesse, car il savait bien de quoi il retournait. Silence conduisait donc 
le noble Merlin. Le voyage fut pénible, car Silence l’avait capturé loin de 
l’endroit où séjournait le roi Ebain. S’il plaît à Dieu, qui jamais ne mentit 
et, pour racheter nos péchés, laissa Longin 1 percer Son côté, il est proba¬ 
ble qu’on enquêtera sur Silence et que sa fraude sera reconnue. Si Merlin 
est tel qu’il le prétend, l’affaire ira jusqu’à son terme. 


XVIII. Les révélations de Merlin 
(v. 6172-6706) 


La rumeur apprit au roi que Silence revenait avec Merlin. Il n’aurait 
pas voulu, même pour cent mille livres sterling, le voir rentrer au pays ! 
Le voilà en colère contre Merlin, qui avait prédit qu’il ne serait jamais 
pris, hormis par la ruse d’une femme. Eufème, de son côté, est consternée 
par la nouvelle. 

Merlin s’est mis dans de beaux draps ! Plus de sept cents badauds sont 
sortis pour le regarder : tout le pays est aux aguêts. Ils prennent Merlin 
pour un sot, mais lorsque celui-ci dévoilera la vérité, certains qui sont là 
en feront les frais ! Au sommet de la ville, sur un tertre, ils le rencontrent 
accompagné de Silence qui le menait tout droit à ce lieu. Merlin voit 
arriver un manant qui porte à la main une paire de souliers neufs renforcés 
de bon cuir. Merlin l’aperçoit depuis le tertre et éclate de rire. Mais il ne 
voulut pas donner un mot d’explication sur ce rire. Il y avait là un roi 
nommé Ris. Il eut beau le prier, le presser de questions et le frapper, il ne 
parvint pas à lui en faire avouer le motif. [... 2 ] Puis Merlin arrive devant 
une abbaye. Il voit un lépreux jouer de sa crécelle et demander l’aumône 
au nom de Dieu. À ce spectacle, Merlin rit presque à en perdre la raison 
en comprenant la situation des pauvres qui se trouvaient là et qui le prient 
de leur en dire la raison. Mais il refuse et ils sont près d’en mourir de 
déplaisir. Il y avait là un cimetière, dans un coin juste à côté de l’église. 
Merlin y voit enterrer un corps qu’on enferme dans un sarcophage de 
pierre, tandis qu’un prêtre chantait et qu’un brave homme pleurait et se 
lamentait. Merlin rit aussitôt. Plus d’un lui demande pourquoi il rit, à quoi 
cela est dû, mais il ne daigne pas répondre un mot pour éclairer et expli¬ 
quer ses rires. Ils le lui imputent comme une faute grave et le mènent alors 


1. Longin est le soldat romain qui, d’après l’auteur de la Queste del Saint Grcicil{x m c s.), perça 
de sa lance le flanc du Christ durant la crucifixion. 

2. Lacune d’au moins deux vers dans le manuscrit. 



LE ROMAN DE SILENCE 


551 


devant le roi. Ils lui disent que Merlin a ri mais s’est refusé à donner un 
mot d’explication. 

Le roi réplique, irrité : 

« S’il ne s’explique pas sur-le-champ, je le livrerai au supplice ! » 

Et Merlin se met à rire du roi sans se soucier de lui. Il lui promet même 
des malheurs. Cependant, à son vif regret, il ne veut pas lui répondre 
davantage. Puis il rit de lui-même, d’une façon que je ne saurais vous 
décrire. Ni les menaces de meurtrissures et de coups, ni les injonctions du 
roi ne purent fléchir Merlin, et le roi, de colère, était près de devenir fou 
parce que Merlin ne voulait pas lui dire un seul mot. Merlin se met alors 
à considérer Silence et, l’eût-on alors brûlé vif, il n’aurait pu se retenir de 
rire. Mais il ne donna pas un mot d’explication, ce qui redoubla l’affront. 
Ceux qui assistaient à la scène voyaient le roi enrager. Ils se mirent à 
maltraiter Merlin. L’un le tire, l’autre le pousse. Toute la cour s’acharne 
sur Merlin ; on le bat, on le tourmente. 

Près de la reine se trouvait une nonne qui ne cessait d’attaquer Merlin : 

« Oh, le misérable ! Voilà le résultat de sa fameuse prophétie ! » 

Merlin la regarde et rit. L’envie pressante lui vient de parler, il ne se 
retient qu’à grand-peine. On lui demande, en vain, pourquoi il a ri de la 
nonne. 

« Hélas ! s’exclame alors la reine, le brave homme que voilà, avec ses 
prédictions ! Maudit chevalier ! Le bel exploit que d’avoir amené à la 
cour pareil devin aviné ! C’est une honte d’avoir conduit ici un tel hom¬ 
me ! » 

Silence répond : 

« Madame la reine, vous avez tort. Vous ignorez que c’est le roi qui l’a 
fait amener, et il m’en a coûté bien des efforts. Vous m’en récompensez 
d’une façon totalement injuste ! Mais Notre Seigneur Dieu qui a tout créé 
voit et connaît toute la vérité ! » 

L’insensée répond : 

« Silence, vous parlez trop ! Vous devriez tenir votre langue ! » 

Merlin rit de la reine presque à en mourir, et ne sonna mot. Tous le 
prennent pour un demeuré ; c’est qu’ils ignorent le motif de ses rires. Plus 
ils le lui demandent, plus il se tait. Merlin s’amuse tant à rester muet que 
parler lui déplairait. Ecoutez ! Il se mit à rire, puis à parler ; il dit qu’il lui 
était difficile de commencer ses explications. Le roi, qui jamais n’a aimé 
les disputes, ne veut pas s’acharner davantage. Il décide d’affamer 
Merlin : peut-être pourrait-il ainsi le contraindre à parler ? Il le fait jeter 
en prison et l’y laisse jeûner trois jours. 

Le quatrième jour, il réunit les barons et les princes de sa cour qu’il 
aimait et estimait le plus. Ils assisteront à la fin de Merlin : il sera tué, 
voire pendu. S’il n’explique sa prophétie, promet le roi, il ne partira pas 
vivant ! On amène Merlin. Je ne crois pas qu’il se déteste au point de ne 



552 


LE ROMAN DE SILENCE 


pas parler avant d’être mis à mort ! Le roi, une épée nue à la main, lui 
dit : 

« Parle, espèce de fou, ou je te tranche le cou ! » 

À ce moment, Merlin voit bien qu’il mourra s’il ne parle pas et qu’il 
pourra sauver sa vie en parlant. Il dit au roi : 

« Écoutez-moi, sire. En me taisant, il m’est impossible de vous agréer 
et de vous servir comme vous le désirez. Mais si je vous dis ce que je sais, 
je ne veux pas avoir d’ennuis. 

— C’est promis, l’ami, vous n’en aurez pas. 

— Apprenez donc pourquoi j’ai ri, cher seigneur. Quand je suis entré 
dans la ville, j’ai rencontré un pauvre insensé qui s’en retournait du 
marché. Il portait une paire de souliers neufs. Il les avait fait refaire à 
neuf, mais il n’en eut jamais l’usage. J’eus bien lieu de rire : avant d’être 
rentré chez lui, le manant était mort, en vérité ! » 

Le roi dépêcha une enquête qui confirma exactement les faits. Il 
demanda alors à Merlin pourquoi il avait ri devant l’abbaye. 

« Sire, au nom de Dieu qui dirige tout, j’ai ri, mais ce n’était pas éton¬ 
nant, de pauvres gens qui se trouvaient là et réclamaient l’aumône au nom 
de Dieu. Ils demandaient un don minime alors qu’une somme énorme 
était à portée de leurs mains. Sous leurs pieds, il y avait un merveilleux 
trésor d’or et d’argent, enfoui à deux pieds et demi sous terre. » 

Le roi fait chercher le trésor. Celui qui y était allé le trouve sans diffi¬ 
culté et en fait ce qu’a ordonné le roi. 

« Merlin, Merlin, dit le roi, tu remontes un peu dans mon affection 
puisque tu m’as dit la vérité. En revanche, aussi vrai que je souhaite que 
Dieu préserve mon royaume, je te déteste encore parce que tu as prédit 
que jamais aucun stratagème, si ce n’est celui d’une femme, ne permet¬ 
trait de te capturer. Au nom de la fidélité que je dois à Eufème, je t’en 
veux toujours à cause de ton mensonge car il apparaît bien ici que tes 
paroles n’étaient que fariboles. 

— N’ayez crainte, répond Merlin, c’est à vêpres qu’on rend grâces 
pour la bonne journée écoulée. Je ne me soucie pas encore de fuir. 

— Merlin, dit le roi, tu as vu l’autre jour enterrer quelqu’un dans un 
coin du cimetière. Pourquoi cela t’a-t-il fait rire ? 

— Vous allez le savoir, sire, répond Merlin. Un prêtre chantait pour le 
mort, tandis qu’un brave homme se répandait en pleurs. Cet homme aurait 
dû se réjouir, car l’enfant était celui du prêtre. C’est ce dernier qui aurait 
dû pleurer, et l’homme, dont la femme était la mère de l’enfant, aurait dû 
prier Dieu. Voilà la vérité au sujet de cette énigme. Si le brave homme ne 
fut pour rien dans cette naissance, le prêtre y mit du sien, que le Seigneur 
Dieu l’en punisse ! 

— Merlin, dit la reine Eufème, comme tu t’entends à dire du mal des 
femmes ! Quel plaisir prends-tu à médire ainsi ? Mon époux ne devrait 



LE ROMAN DE SILENCE 


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absolument pas tolérer de telles paroles ! Il ferait bien mieux de te faire 
tuer ou de te faire jeter dans quelque misérable lieu ! » 

Quoi que la dame dise ou fasse, Merlin se moque de ses menaces. Pour 
l’instant elle l’estime menteur, médisant et fourbe, mais il établira la 
vérité et démentira la dame qui prétend que ses prédictions sont fausses. 
Le moment est venu, d’abord, de faire cette prophétie : il m’est avis que 
Merlin, aujourd’hui, parlera et prophétisera si habilement, si intelligem¬ 
ment que la reine en sera désolée ! Mais pour l’heure elle est en position 
de force et menace Merlin de mort. 

r 

« Madame, dit le roi, vous avez tort. Même si un Ecossais ou un Irlan¬ 
dais m’adressait des paroles, sottes ou fondées, il aurait bien droit à sa 
tranquillité ici devant moi. Ne suis-je pas le roi ? Laissez-moi parler, 
décider et agir selon mon bon plaisir. Sage est la femme qui se tait ! Par 
Dieu, selon moi, un muet est capable de définir l’intelligence des femmes, 
car elle tient en un point : se taire 1 ! C’est leur lot à toutes, à une exception 
près peut-être. Mais il n’y en a pas une sur mille qui ne soit davantage 
louée pour son silence que pour ses paroles ! Laissez-moi faire, et retirez- 
vous dans votre chambre. » 

Merlin, assis sous le plafond décoré de la salle d’audience, voit et 
connaît toute l’affaire. Il préparera tout à l’heure une sauce si épicée 
qu’elle paraîtra bien amère à d’aucuns, avant qu’il ne fasse nuit noire. Le 
roi dit alors : 

« Merlin, allons, dis pourquoi tu as ri de moi, de toi puis de Silence. Je 
te le demande, je t’en prie humblement, ne me cache pas la vérité ! Je 
veux aussi connaître l’entière vérité sur la nonne voilée et sur les raisons 
qui t’ont fait rire de la reine. 

— Très volontiers, répond Merlin. Faites silence. Sire, vous le savez, 
j’ai ri exactement dans les circonstances que vous avez évoquées. Ce 
n’est pas ma faute si j’ai ri de vous. Foi que je vous dois, quelles que 
soient les pensées qu’il puisse avoir en tête, aucun homme au monde 
n’aurait motif de rire autant que moi, quand bien même il aurait autant de 
choses à dire que ce que vous entendrez avant mon départ. Tant mieux, 
ou tant pis pour l’auditoire ! » 

À ces mots, la reine est gagnée par l’inquiétude et baisse la tête. Elle 
transpire, soupire à longs traits : elle craint fort d’avoir provoqué cette 
situation en ne disant pas toute la vérité. La nonne auss 1 ’ est vivement trou¬ 
blée. Quant à Silence, je ne puis vous dire à quel point son esprit est en 
proie au tourment : « Pauvre de moi, se dit-il, pourquoi ai-je amené 
Merlin ici ? Maudit succès ! J’ai agi comme le serviteur qui va chercher 
lui-même le bâton dont on le bat et le corrige. En effet, ce que j’ai fait me 


1. Outre le fait que cet avis péremptoire constitue une allusion supplémentaire au prénom de 
l’héroïne, il paraît une réminiscence de l’enseignement de saint Pçiul : « Je ne permets pas à la 
femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence » (1 Tm, II, 12). 



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LE ROMAN DE SILENCE 


fera perdre tout mon héritage. Voilà l’exacte vérité ! Il est bien véridique, 
le proverbe du vilain 1 : “Souvent l’homme, dans sa folie, attire d’une 
main au-dessus de sa tête plus qu’il n’est capable de repousser au loin 
avec ses deux mains !” J’en ai fait autant en capturant Merlin. À cause de 
lui, ma réputation sera ruinée car il révélera tous mes agissements contrai¬ 
res à la nature. Je croyais tromper Merlin, et c’est moi que j’ai trompé ! 
Je croyais avoir renié la vie de femme pour toujours. Cela m’a valu les 
ardentes sollicitations d’Eufème. Mais que Dieu tout-puissant, qui tou¬ 
jours veille sur les hommes de bien qu’il gouverne, fasse de moi ce qui 
convient, conformément à ce qu’il sait, doit et peut. Et si la reine récolte 
ce qu’elle n’a cessé de semer, cela ne sera certes pas pour me déplaire. 
Or je sais bien ce qui va arriver : sous peu elle sera sans défense, Merlin 
l’a bien fait sentir. » 

Merlin tousse et dit : 

r 

« Ecoutez, sire, je vais expliquer pourquoi j’ai ri de vous, puis de moi, 
puis de Silence que je vois ici, de la nonne qui se courbe là-bas, et enfin 
de la reine. Sachez-le, j’ai ri de nous cinq car pas un de nous ne s’est 
abstenu de tromper autrui. Mon roi, vous voilà prévenu : la plaisanterie 
n’est pas égale pour tous, car l’un de nous est déshonoré. Sachez que deux 
d’entre nous en ont trompé deux autres par de simples déguisements. » 

La salle est remplie de chevaliers. Tandis que tous l’écoutent, Merlin 
énonce l’exacte vérité mais ses paroles, volontairement dissimulées, sont 
fort obscures. Seules quatre personnes dans l’assistance savent parfaite¬ 
ment ce qu’elles signifient. Merlin, Silence et la nonne savent ce qu’elles 
veulent dire. Il en est de même pour la reine : elle sait tout à fait de quoi 
il retourne. L’émotion au sein de la cour est intense, à juste titre pour 
certains, à tort pour d’autres. Chacun s’inquiète de ce qu’il a fait, par peur 
que Merlin ne le dévoile. Ceux qui connaissent leur culpabilité ne peuvent 
s’inquiéter davantage. La tension monte. Il m’est impossible de vous 
décrire la pénible atmosphère de soupçon qui règne à ce moment. Merlin 
a préparé une leçon telle que, s’il recommence à l’enseigner, à raconter 
et à expliquer ce qu’il sait, et à dévoiler tous les torts, la dame, pour le 
moins, sera déshonorée, de même que la nonne, qui n’est pas semblable 
en tous points aux autres nonnes. Le roi somme alors Merlin de parler 
plus clairement : 

« Merlin, je veux savoir comment l’un de nous peut tromper l’autre. 
Merlin, tu dois m’en aviser ! Eclaire-moi ensuite sur les déguisements : 
qui sont les deux trompés, qui les deux trompeurs ? Qui est déshonoré, je 
t’en prie ? Merlin, je veux que tu m’apprennes tout cela. 

— Sire, la vérité, c’est que la reine vous a déshonoré. Vous saurez 


1. Les auteurs médiévaux affectionnent les proverbes. Un recueil célèbre était celui des Prover¬ 
bes au vilain. 



LE ROMAN DE SILENCE 


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comment avant l’heure de none Ces deux-là, Silence et la nonne, sont 
ceux qui nous ont trompés, et nous deux, leurs victimes. Cette nonne qui 
accompagne Eufème vous trompe avec son habit de femme. Sire, vous 
voilà au courant. De son côté, Silence m’a trompé avec ses vêtements de 
garçon. Voilà la vérité : si l’habillement est masculin, il y a une jeune fille 
sous ces vêtements. La nonne, qui ne craint ni la chaleur du soleil ni la 
bise ou le vent pénétrant et glacé, a des vêtements féminins 1 2 . Beau sire 
roi, j’en atteste Dieu, Silence est très savante et très vaillante. Je ne 
connais pas d’homme, si fort soit-il, capable de la vaincre. Une faible 
femme a été capable de vous déshonorer ; elle a su et osé le faire. Une 
autre femme m’a capturé. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que j’en rie ? Toutes 
deux nous ont trompés, elles ont déclenché une situation que vingt mille 
autres n’auraient été capables d’imaginer. Sire, je ris de toute cette 
affaire. » 

Jamais Écossais ni Anglais ne fut plus bouleversé que le roi à ce 
moment-là. Peu s’en fallut qu’il ne désirât mourir. Les barons ont tout 
entendu car pas un mot n’a été dit en secret. Ils en étaient désolés pour le 
roi, mais le reste leur était indifférent car la reine était grandement coupa¬ 
ble, et pleine de vilenie, d’orgueil et de perfidie. Elle s’était toujours 
montrée cruelle et dépourvue d’honnêteté. Elle promettait peu et donnait 
moins encore. Elle accordait ses faveurs de façon méprisable. Toute la 
cour la détestait. Mais le roi a encore des doutes. Il fait fermement tenir 
Merlin et fait avancer la nonne, la fait déshabiller. [...] Puis il ordonne de 
dévêtir Silence. Il a tôt fait de les découvrir telles que Merlin l’a dit, en 
tous points conformes à sa description. Il se fit un grand silence dans la 
salle. Nul ne parla sauf le roi, ni n’aurait risqué une parole sans son ordre 
formel. Devant tous, le roi dit : 

« Silence, tu as été un chevalier accompli, plein de courage, de valeur 
et de bonté ; jamais roi ni comte n’en engendra de meilleur. Je te conjure 
à présent, au nom de la foi que tu dois à Notre Seigneur Dieu et à moi- 
même, de me dire pourquoi tu t’es conduite de la sorte et dans quelles 
circonstances. Nous voyons bien que tu es une femme. Explique pourquoi 
Eufème a prétendu que tu avais voulu la violer. Elle aurait bien aimé te 
faire écorcher vive ! 

— Sire, aussi vrai que j’espère quelque bienfait de Dieu, je n’ai pas le 
droit de vous mentir. Mon père a décidé de mon sort [... 3 ]. Quand j’eus 


1. Sept moments de prière (heures canoniques) jalonnent la journée médiévale, de longueur 
variable selon les saisons. None correspond au sixième du temps entre midi et le coucher du soleil 
(soit environ 15 h). 

2. La révélation de Merlin demeure quelque peu elliptique : il faut comprendre que cette nonne 
est en réalité un homme déguisé, amant de la reine Eufème ; quelques vers plus bas (v. 6571), une 
lacune du manuscrit d’au moins un vers occulte également le déshabillage de l’imposteur. Ce 
demi-silence peut s’expliquer par la référence implicite à l’histoire de Grisandole, au cours de 
laquelle l’épouse luxurieuse de l’empereur de Rome entretient auprès d’elle douze amants traves¬ 
tis en suivantes. 

3. Lacune d’au moins un vers dans le manuscrit. 



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LE ROMAN DE SILENCE 


atteint l’âge de raison, il m’expliqua que jamais dans votre royaume je 
ne pourrais recueillir mon héritage. Pour conserver mes droits sur mon 
héritage, il me demanda de vivre comme un garçon, de fendre mes vête¬ 
ments, de m’exposer au soleil. Je n’ai pas voulu lui désobéir. À quinze 
ans, cher seigneur, je vins à la cour. La reine tomba aussitôt amoureuse 
de moi. Je ne voulus pas lui révéler mon secret, de peur qu’elle n’aille 
m’accuser et faire connaître ma nature véritable. Elle s’imagina que je la 
dédaignais par orgueil et que je ne voulais pas l’aimer. Un jour, vous avez 
pénétré dans la chambre où nous nous trouvions : elle vous prétendit aus¬ 
sitôt que j’avais voulu l’aimer de force. Vous m’envoyâtes de l’autre côté 
de la mer, car vous croyiez véritablement la reine. Je me suis tue à cause 
de mon héritage ; je ne voulus pas vous dire la vérité. Sire, vous savez 
maintenant ce qu’il en est. Par ailleurs, je ne voulais pas déclencher votre 
colère et blâmer le comportement de la reine à votre égard. Puis je rega¬ 
gnai vos terres et vous aidai à mettre un terme à la guerre. À cette époque, 
la reine m’assaillit à nouveau de ses ardeurs. Je ne daignai pas même lui 
parler. Pour cette raison, elle voulut me déshonorer et me faire exiler du 
pays. La vérité ne peut souffrir que je vous fasse le moindre mensonge. 
Je ne veux plus me taire. Faites de moi ce qui vous plaira. » 

Le roi eut alors ces paroles royales : 

« Silence, grande est ta loyauté ! Cette qualité surpasse assurément 
mon titre de roi. Il n’existe pas de pierre plus précieuse, de trésor plus 
appréciable qu’une femme honnête ! Nul ne saurait estimer à sa juste 
valeur la femme qui ne cherche pas à tromper autrui. Silence, sais-tu ce 
que tu as gagné en agissant comme tu l’as fait ? Je veux t’ôter tout sujet 
d’amertume. 

— Sire, cette aide me sera précieuse ! 

— Sais-tu ce que je vais faire par amitié pour toi ? Les femmes pour¬ 
ront de nouveau hériter. Tu n’entendras jamais de plainte à ce sujet ! » 

Avec sagesse, Silence répond : 

« Voilà un don gracieux, que Dieu vous en récompense ! C’est à de tels 
actes qu’on reconnaît un roi. » 

Grande est la joie dans le palais. Tous s’inclinent jusqu’à terre devant 
le roi, bénissent Silence et prient Dieu pour sa prospérité. 

Le roi prit Eufème en horreur. Il ne consentit jamais à lui pardonner — 
d’ailleurs nul n’intercéda pour elle. Conformément aux ordres du roi, la 
« nonne » fut donc mise à mort, et la reine écartelée. Telle est la justice 
du roi ! La reine s’est prise au piège où elle comptait prendre Silence. 
Ainsi vont les choses : tel qui croit préparer le malheur d’autrui ourdit son 
propre dommage... Il ne se trouva personne pour plaindre Eufème. Quant 
à Silence, elle fut revêtue d’habits de femme. Seigneurs, que vous dirais- 
je de plus ? Son nom fut jadis Silencius ; l’« us » est parti, remplacé par 
un « a » : elle s’appelle maintenant Silencia. Nature, trois jours après 
qu’elle eut repris ses droits, s’employa derechef à polir ce corps et à en 



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faire disparaître tout caractère masculin. Elle n’y laissa pas la moindre 
trace de hâle. Elle eut tôt fait de lui recomposer un visage uni de rose et 
de lys. Suivant le conseil des barons qu’il aimait et estimait le plus — à 
ce qu’affirme l’histoire que j’ai consultée —, le roi la prit ensuite pour 
épouse '. Le comte, père de Silence, ainsi qu’Eufémie, sa mère, assistèrent 
au mariage. Leur joie fut grande, à juste titre. 

Voici la conclusion de maître Heldris : il faut davantage aimer les hon¬ 
nêtes femmes que détester ou blâmer les méchantes. Voici pourquoi : une 
femme a moins de raisons, dans des circonstances qui lui sont favorables, 
d’être bonne que d’être mauvaise. Si, allant contre sa nature, elle fait le 
bien, il m’est aisé de démontrer qu’il faut en faire plus grand cas que de 
celle qui commet le mal. Si j’ai aujourd’hui blâmé Eufème, les femmes 
vertueuses ne doivent pas s’en irriter. Certes, j’ai lourdement critiqué 
Eufème ; mais j’ai loué Silence encore plus ! Que les braves femmes n’en 
soient pas mécontentes. Loin de prendre à leur compte le blâme qui pèse 
sur une autre, elles doivent s’efforcer davantage encore de faire le bien. 

Je veux arrêter ici mon conte. Béni soit celui qui vous l’a conté ; béni 
soit celui qui l’a conçu ! Que Jésus accorde ce qu’ils désirent à ceux et 
celles qui l’auront entendu ! 


1. Grisandole, personnage dont Heldris s’est inspiré dans tout cet épisode, partage plusieurs 
traits avec Silence : femme travestie en homme, déshéritée, puis adoubée, elle capture Merlin mué 
en homme sauvage et finit par épouser l’empereur de Rome. L’originalité d’Heldris est d’avoir tiré 
parti de l’ambivalence sexuelle de son héroïne pour la mettre aux prises avec la passion adultère de 
la reine.